Bibliothèque Rose

 
Cunégonde Lalaba, tassée dans le confortable fauteuil d'un compartiment heureusement désert, maugréait en attendant le départ du train. Rien n'allait, comme d'habitude. Non, comme de coutume rien de rien ne se déroulait convenablement.
 
Il y avait d'abord eu ce guichetier insolent qui l'avait quasiment insultée quand elle avait demandé qu'on lui échange sa réservation de première classe contre un billet de seconde, moyennant le remboursement de la différence, bien entendu. Il avait répondu avec un méchant rictus qu'il n'était pas dans les habitudes de la Compagnie de pratiquer ce genre de transactions particulièrement quand le titre de transport avait été acheté par une société au siège de la capitale et d'autant moins quand il s'agissait d'un simple particulier qui venait réclamer. Cunégonde avait verdi, bredouillé puis, au comble de l'embarras, elle avait brusquement tourné les talons, son billet à la main et, c'est dans sa précipitation gênée qu'elle avait malencontreusement heurté un énorme personnage à l'abdomen proéminent qui l'avait copieusement abreuvée d'insultes. Ces mots horribles avaient résonné à ses oreilles comme un bourdonnement meurtrier. La tête enfouie dans ses épaules tombantes, elle avait pris la fuite. Elle s'était servi de son sac de voyage et de son vieux cartable comme d'un balancier et sa silhouette trapue avait dangereusement oscillé dans les couloirs qui sentaient l'urine et le désinfectant et sur les quais jonchés de vieux papiers et d'autres inavouables détritus. Ses fesses molles la tiraient en arrière et sa lourde poitrine flasque la projetait en avant, elle avait tangué ainsi jusqu'à son convoi. Madame Lalaba détestait les voyages, comme tout ce qui perturbait ses habitudes. Mais celui-ci, elle ne pouvait pas l'éviter. Pour la première fois de sa longue et difficile carrière dans l'enseignement, elle avait enfin été récompensée: sa classe avait été lauréate d'un concours organisé par un hebdomadaire pour la jeunesse. C'est la maison d'édition qui offrait le périple qui devait la mener à Paris; et c'est là, devant les photographes qu'elle devait recevoir des mains mêmes du rédacteur en chef, et en présence d'un représentant du Ministère de l'Education Nationale, le chèque de 15 000 F destiné à l'achat de livres de bibliothèque. Oh, elle l'avait bien méritée, cette reconnaissance, même si elle était tardive! Elle avait accumulé tant de ressentiments au long des interminables trimestres rythmés par les conflits avec les parents, les échecs avec les enfants dont elle avait la trop lourde responsabilité et qui, en retour, lui témoignaient le plus profond mépris, ses crises d'autorité qui n'avaient strictement aucun effet sur sa classe devenue très vite incontrôlable. Elle ne voulaient plus penser aux sarcasmes quotidiens de ses collègues qui ne semblaient jamais connaître les problèmes qu'elle rencontrait, ni aux plaisanteries oiseuses qu'elle avait surprises dans la bouche des enfants, mais aussi dans certaines conversations murmurées entre des enseignants. Celle qui revenait le plus souvent était la plus odieuse car elle la blessait au plus profond de son être, jusque dans son nom propre: "C'est par là-bas qu'elle est née l'cul bas, la falabraque Cunégonde Lalaba!". Elle leur avait montré à tous qu'elle n'était pas "à côté de la plaque", qu'elle aussi était capable de s'investir dans un projet et de réussir. Ce concours national, c'était bel et bien sa classe qui l'avait emporté! Elle refusait de s'avouer qu'elle avait elle-même répondu à toutes les questions après avoir supporté plus de cinq heures d'une série télévisée pseudo historique visionnée sur le magnétoscope de la voisine sénile. Quand elle leur avait imposé cette activité de recherche qu'elle trouvait tout à fait "en phase avec la modernité", comme le préconisait Monsieur l'Inspecteur, ses élèves lui avaient fait rapidement comprendre qu'ils préféraient les affriolantes aventures sentimentales de la belle Hélène aux gesticulations brumeuses d'un lointain souverain du haut Moyen-Age. Seuls trois enfants, qu'elle qualifiait de "gentils", avaient fait semblant d'être enthousiastes. Cette pauvre légion de lèche-bottes avait constitué son alibi pédagogique. Pendant que le reste des marmots chahutait en s'engueulant copieusement, elle dictait laborieusement les réponses à une "gentille élève" qui remplissait le questionnaire de sa ronde écriture enfantine en ne comprenant pas le moindre mot de ce qu'elle écrivait, ce qui ne l'empêchait nullement d'afficher un bon sourire docile. Pour tous ces efforts, l'institutrice dévouée mais mal payée méritait bien. C'était la raison pour laquelle elle n'avait vu aucun mal à essayer de faire un honnête bénéfice en échangeant le billet. Cunégonde retrouva un soupçon de soulagement en réalisant qu'elle pourrait toujours s'arranger avec Mlle Emilie qui tenait la seule librairie de la ville. Cette charmante demoiselle essayait depuis de nombreuses années de se débarrasser de son vieux stock d'ouvrages de la Bibliothèque Rose. Mme Lalaba, maîtresse d'école chargé d'élèves en âge d'apprécier les finesses indémodables de cette vénérable collection et future récipiendaire d'un chèque libellé à l'ordre de la coopérative scolaire, pensait bien avoir trouvé là un excellent moyen de lui rendre service.
 
Perdue dans ses remugles intérieurs, Cunégonde Lalaba ne s'était pas aperçue que le train avait démarré; elle ne fut tirée de sa mesquine rêverie que par la porte du compartiment qui s'ouvrit en grinçant, ce qui était un comble pour des premières. Elle fut désagréablement surprise par l'irruption soudaine de deux personnages distingués. Cunégonde avait illusoirement espéré conserver une certaine intimité pendant le trajet. Elle fut violemment déçue. Elle avait toujours éprouvé d'immenses difficultés à communiquer et elle était irrémédiablement mal à l'aise quand il s'agissait d'hommes et plus encore s'ils lui étaient complètement inconnus. Ses relations avec les rares représentants du sexe masculin s'étaient toutes avérées de cuisants échecs. Bien que pour l'état civil elle fut veuve de Pierre-Marie Lalaba, elle était définitivement vierge. Le soir de ses noces son "mari" lui avait avoué avec un triste sourire qu'il préférait de beaucoup les rapports avec de jeunes garçons et que le corps de la femme ne lui inspirait aucun désir (par délicatesse ou par inconsciente charité, il n'avait pas osé ajouter que les formes peu attirantes de son "épouse" ne pouvaient que renforcer son penchant pour des chairs bien plus fermes...). Dans un sens, quand elle y repensait, elle n'en avait été que soulagée. Elle s'était vite accommodée de cette fausse union qui avait le mérite de la réintégrer un tant soit peu dans une certaine normalité sociale. Le brave homme s'était toujours montré d'une discrétion absolue, allant jusqu'à entreprendre de lointains périples qui lui permettaient de satisfaire sa libido loin des regards indiscrets et des inévitables ragots d'une petite ville de province. Quelques années plus tard, ce mariage de façade prit brusquement fin lorsque M. Lalaba trouva un terme extatique à ses pulsions dans les bras d'un éphèbe de passage, auquel il n'avait pu résister et qui lui donna tellement de plaisir que son pauvre coeur lâcha. Le scandale avait été facilement étouffé et depuis lors Mme Veuve Lalaba vivait dans l'abstinence, ce qui convenait parfaitement à son sens de l'habitude. Elle fut cependant bizarrement déconcertée en discernant péniblement au travers ses épais verres correcteurs le premier voyageur. Il était de type méditerranéen et ses yeux sombres et rieurs lançaient le même éclat que celui du diamant qu'il arborait à l'oreille gauche. Il mesurait 1 m 80 et sa forte musculature se devinait sous un ample veston déstructuré en gabardine de coton. Il portait une chemise unie, décorée par une cravate club aux discrets motifs de sabres entrecroisés, une paire de jeans de marque et était chaussé de mocassins en nubuck brun. Il lui adressa d'une voix claire un bonjour poli et, après lui en avoir galamment demandé la permission, il s'installa en face d'elle. Elle n'avait pu bredouiller que des réponses inintelligibles et ce n'est qu'après avoir mécaniquement hoché la tête qu'elle avait réussi à manifester une approbation réservée. Elle s'était invraisemblablement recroquevillée dans son fauteuil et elle crispait sur sa grosse poitrine son vieux cartable boursouflé comme pour se protéger du parfum épicé qui émanait de ce jeune homme de 25 ans. Elle n'avait prêté aucune attention à son compagnon de voyage. Celui-ci était visiblement plus âgé. Ses cheveux châtains parsemés d'ombres grises s'éclaircissaient en dégageant un front haut. Ses yeux pâles, d'un bleu étrangement délavé, promenaient sur le décor uniforme du wagon un regard glacial qui paraissait dénué du moindre intérêt pour ce qui l'entourait. Il était vêtu d'un costume de lin de bonne coupe. Il la salua à son tour et, quand il s'assit en poussant un léger soupir, Cunégonde crut discerner à son annulaire droit une chevalière dont le chaton compliqué figurait un dragon rugissant. Les deux voyageurs ne semblaient porter aucun intérêt à cette forte femme engoncée dans une veste de tailleur pied-de-poule, mal assortie avec une jupe à rayures. Ils ne désiraient pas s'attarder sur ce sordide tas de chiffons qui tentait vainement de disparaître dans le velours du fauteuil. L'un d'eux avait d'ailleurs ouvert un quotidien dont les gros titres annonçaient la disparition accidentelle d'une éminente personnalité du monde des affaires et de la politique. Cunégonde ne pouvait s'émécher de profiter, en toute occasion, des lectures des autres. Dans le bus elle lisait par dessus l'épaule, dans la salle des maîtres elle arrachait des mains de ses collègues des circulaires qui ne la concernaient en rien. Son regard fut attiré par un encart publicitaire qui vantait les mérites d'une pommade destinée à soulager les crises hémorroïdaires. Une vision sanglante de tumeurs variqueuses, agencées en grappes ulcérées, à l'anus et au rectum, vint subitement assaillir son imagination quasi sénile. Elle se sentit indéniablement troublée. Quand elle était mal à l'aise, ce qui constituait la trame principale du tissu mité ses relations avec les autres, Mme Lalaba ne connaissait qu'une parade: elle parlait, de tout, à tors et à travers, en sautant allègrement du coq à l'âne. Elle n'écoutait jamais ses interlocuteurs de plus en plus rares qui, effrayés par la perspective d'une migraine tenace, fuyaient comme la peste ses obscures ratiocinations. En fait elle ne pouvait que soliloquer lamentablement en rabâchant éternellement les mêmes lieux communs. Et son ressentiment s'alimentait des exclusions permanentes que son attitude totalement décalée induisait. Mais rien n'y faisait, c'était un flot incontrôlable de sottises qui se répandait en une anarchique diarrhée verbale. Quand une étincelle de conscience lui laissait entrevoir une parcelle de vérité sur son état perturbé, elle avait hâte de l'étouffer en arguant d'une grande fatigue causée à coup sûr par l'agitation excessive des cancres qu'on reléguait systématiquement dans sa classe-poubelle. Si la pauvre Mme Lalaba avait pu bénéficier de l'avis d'un psychiatre, elle se serait entendue annoncer, avec beaucoup de précautions oratoires et de ménagements, qu'elle était atteinte d'un syndrome nommé logorrhée ininterrompue et que cette manie compulsive était une manifestation symptomatique d'un comportement névrotique. Mais elle ne faisait confiance qu'à son horoscope quotidien et aux médecines naturelles.
 
Ce jour là, peut-être était-ce dû à la présence quasi animale à ses côtés d'un jeune garçon bien trop viril, son embarras fut extrême. Tout ce qui encombrait en permanence son inconscient se pressait en un torrent irrépressible de sentiments qui franchit enfin le fragile barrage de ses lèvres tremblantes en prenant l'étrange forme d'un terrible résumé:
- Il faut soigner les hémorroïdes avec des ronces! s'écria-t-elle d'une voix âpre. Cette sentence définitive fit sursauter ses deux paisibles voisins qui jetèrent sur la passagère des regards ahuris. Celui qui approchait de la quarantaine reprit ses esprits, se racla délicatement la gorge et tenta de répondre civilement:
- Certes, chère Madame, mais puis-je me permettre de vous affirmer que cette douloureuse affliction m'est parfaitement étrangère? Quant à mon associé, son jeune âge et le régime auquel il s'astreint le prémunissent sans coup férir contre ce genre de problèmes. De plus le remède me semble quelque peu cruel, non? Les épines de ronces ne seraient-elles pas dangereusement piquantes?
Cunégonde n'avait pas du tout été effleurée par l'ironie acide qui se dégageait de l'intervention de l'homme à la chevalière. Elle était d'ailleurs irrémédiablement imperméable à toute forme d'humour et de subtilité.
- Chut, chut, chchuuut! siffla-t-elle. Pas les épines, les feuilles, en décoctions et en bains de siège, c'est radical; et bien plus naturel que tous les antibiotiques.
- Assurément, je comprends mieux. Je vous remercie infiniment pour votre précieux conseil. Croyez bien que si, parmi mes relations, quelqu'un se plaint de tels maux, je lui transmettrai cette précieuse ordonnance; mais puis-je me présenter? Je me nomme Edouard de Lanceville et mon collaborateur s'appelle Saïd Al Whazi et...
- Chut, chuuuut! Lalaba. Hoqueta-t-elle.
Les deux hommes regardèrent autour d'eux, par la fenêtre du compartiment ils ne pouvaient apercevoir que le paysage anodin de la campagne agrémenté de quelques vaches placides et banales. Le plus jeune prit la parole et sa voix était à la fois douce et forte:
- Chère Madame, pourquoi nous demandez-vous de baisser le ton et qu'y-a-t-il donc de si remarquable là-bas?
Madame Lalaba s'en étrangla presque:
- Non! Chuuuuuut! Chut! Chuuut! Lalaba, c'est mon nom, voyons! Les enfants n'écoutent plus rien! Chut! Ils ne veulent plus travailler, plus écrire, plus apprendre. Ils ne pensent qu'à faire les imbéciles. je suis obligée de les envoyer chez Monsieur le Directeur. Et dans les couloirs! J'ai beau leur demander de se tenir les mains au dos et les bras le long du corps, ça ne sert à rien! Chut, chut! Je leur dis, pourtant, de ne pas se toucher, mais ils n'écoutent rien. Ils n'obéissent jamais je...
Monsieur de Lanceville qui développait une forte tendance à la misanthropie et qui sentait bien que la conversation allait vite devenir assommante, dérogea aux règles du savoir-vivre en l'interrompant:
- A coup sûr, chère Madame ... Lalaba. Le monde n'est plus ce qu'il était. Et il nous faut nous contenter de ça, ici. Mais voyez-vous nous sommes particulièrement fatigués et nous avions la ferme intention de profiter du trajet et du doux balancement du transport ferroviaire pour prendre quelque repos.
Comme à l'accoutumée, Madame Lalaba n'avait rien entendu.
- Pour la fatigue il faut faire bouillir des fleurs de gentiane avec un peu de thym, et boire l'infusion froide à jeun, c'est radical. Ils disent tous qu'ils sont fatigués, mais c'est parce qu'ils regardent trop la télévision, les parents laissent faire. Le matin ils baillent. Et pendant la récréation ils font les fous, ils se battent, disent des grossièretés choquantes et se retrouvent en sueur et moi, je dois siffler sans arrêt, alors comment voulez-vous qu'ils écoutent en classe après? Le niveau baisse, c'est bien vrai, moi, je n'y peux rien, je me débrouille avec les élèves qu'on veut bien me laisser et je m'adapte à leurs rythmes. Il y en a qui ne veulent même pas sortir leurs cahiers. Quand je donne une punition il y a toujours une mère d'élève qui vient me trouver pour excuser son rejeton. C'est comme pour les notes, je dois faire attention à ne pas les décourager. Surtout sur les carnets de correspondance, mais sur les livrets scolaires qui sont confidentiels alors, là, j'y vais de bon coeur! Je ne me gêne pas pour les remettre à leur vraie place tous ces petits enquiquineurs! Cunégonde, je n'aime pas trop mon prénom, j'aurais préféré avoir comme nom de baptême celui d'une impératrice, Sissi par exemple. Ou celui d'une reine, Marie-Antoinette, c'est très joli, je trouve que ça sonne bien.
Saïd Al Whazi, qui ne s'était jamais départi de son sourire, fit alors la remarque suivante:
- Mais vous portez le respectable patronyme d'une tête couronnée dans la Cité des Hommes et dans la Cité de Dieu: Sainte Cunégonde, née vers 878 en l'Abbaye de Kaufungen en Hesse et morte aux alentours de 1033, épousa en 998 le Duc Henri de Bavière qui devint l'empereur Henri II et fut plus tard lui aussi canonisé. Les époux étaient fort pieux et leur union ne connut pas de descendance. A ce propos, une tradition tardive voudrait qu'ils aient fait voeu de continence au soir de leurs noces.
Edouard de Lanceville sauta sur l'occasion pour s'adresser à son ami et montrer ainsi à l'importune qu'elle était décidément de trop.
- Puisque nous en sommes à aborder le domaine des anecdotes historiques, mon cher Saïd, vous ai-je déjà narré celle de mon illustre aïeul, le Comte de Saint-Cyr? Il fut arrêté en 1793, en pleine Terreur, et conduit devant le Tribunal de Salut Public. On lui demanda de décliner son identité. "Comte de Saint-Cyr" déclara-t-il d'une fière voix. "Il n'y a plus de Comtes!" annonça le greffier. "Saint-Cyr" répondit alors le prévenu. "Il n'y a plus de saints!" hurla l'assesseur. "Cyr" essaya l'accusé. "Il n'y a plus de sire!" vitupéra le Président. Ce courageux aristocrate en perdit la raison et la tête. Il fut trimbalé, dans l'une de ces brinquebalantes charrettes de sinistre mémoire, vers la très performante machine du bon docteur Guillotin et il n'y eut plus de Comte de Saint-Cyr. C'était une époque où la logique politique de la sémantique fonctionnait en couple idéal avec la mécanique de l'horreur.
Les mots se bousculaient dans la gorge sèche de la vieille enseignante. Elle hocha vigoureusement son invraisemblable toupet de cheveux crépus. Cette chevelure, inextricable jungle, par endroits clairsemée, ailleurs horriblement emmêlée de boucles crêpelées sèches et ternes, aux extrémités irrémédiablement fourchues, était la malédiction des coiffeurs qui prétextaient un carnet de rendez-vous absolument complet quand, tous les ans, Cunégonde essayait de se faire dresser une mise en plis. Elle parvint enfin à éructer:
- Chhhhuuuut! chhuuuutt! Il faut rétablir la peine de mort! Avec tous ces clochards vicieux qui dorment sous mes fenêtres et qui chantent des horreurs la nuit en jetant leurs bouteilles vides. Il faudrait leur couper le kiki! Ils sentent mauvais et je suis sûre qu'ils ont tous le Sida. Quelle vermine! Il y a même des étrangers parmi eux, oui, des arabes. C'est eux qui amènent ces sales maladies. Et leurs enfants sont stupides, ils ne parlent pas le français à la maison, ils préfèrent égorger les moutons dans la baignoire plutôt que de se laver. Une bonne guerre qu'il faudrait. Comme ça les classes seraient moins chargées, si les maris sont au front ils ne peuvent pas faire la chose. Et puis le chômage baisserait.
Madame Lalaba ne pouvait plus s'arrêter, son délire se perdait dans les méandres torturés de sa cervelle déficiente. Son haleine de craie se mêlait aux aigres remugles de ses aisselles trempées pour empuantir l'atmosphère confinée du compartiment. Les imprécations qu'elle vomissait, une bave épaisse aux commissures des lèvres, avaient perdu toute apparence de cohérence. Ses yeux globuleux semblaient jaillir de leur orbite. Toutes les lâches peurs sordides qui traversent une époque s'étaient cristallisées dans sa démence oratoire, Cunégonde, totalement hallucinée, était devenue l'archétype absolu de la médiocrité. Saïd, qui s'était imperceptiblement crispé quand cette bonne femme hystérique avait fait allusion aux Maghrébins, regarda dans la direction de son acolyte. Celui-ci, d'un geste désinvolte, lui désigna son attaché-case et prononça un seul mot:
- Fugu.
Le jeune homme ouvrit la mallette, une bizarre lueur illuminait son visage. Cunégonde avait bien aperçu, fugitivement, les reflets bleutés de l'acier d'un gros pistolet automatique. Elle aurait dû ressentir quelque part l'approche du danger. Le fond de l'air sentait maintenant le cadavre tout comme l'ozone annonce l'orage. Mais les murmures de la mort imminente étaient couverts par ses jérémiades ineptes. Saïd prit délicatement un tube en argent ouvragé, introduisit une petite dragée qui semblait bien inoffensive à l'une de ses extrémités et, se servant du délicat objet comme d'une sarbacane, il projeta, en soufflant vigoureusement, la pilule dans le gosier perpétuellement ouvert de la pire emmerdeuse que la terre ait portée. Instantanément Cunégonde vira au violet. Tout s'était déroulé en quelques brèves secondes. Edouard de Lanceville qui n'avait pas esquissé le moindre geste se pencha vers sa victime pétrifiée:
- Voilà, c'est bientôt terminé. Nous sommes les deux bonnes fées du rail. Vous n'aviez droit qu'à un seul voeu: vous désiriez, avec passion, ce me semble, le rétablissement du châtiment capital. Nous venons juste de le remettre au goût du jour. Rien que pour vous. Alors, heureuse? Détendez-vous, Madame Lalaba, respirez profondément.
Instinctivement elle déglutit et le résultat fut à proprement parler extraordinairement radical: Cunégonde Lalaba poussa à la fois son dernier chut et son dernier souffle.
 
Un apaisant silence s'installa enfin. De toute évidence infiniment soulagés, les deux hommes en profitèrent un long instant avant de le troubler.
- Quel bien-être! Je perçois finalement le chuintement de l'express, il était couvert par son atroce respiration sifflante. Bravo, mon petit Saïd, vous vous êtes correctement acquitté de cette désagréable mais indispensable besogne.
Le jeune assassin prit le temps de ranger l'arme du crime dans son logement avant de répondre:
- Ce n'étaient pas des expirations mais des chut rédhibitoires. En parlant de chute, notre désormais silencieuse compagne est en train de piquer du nez.
Il enfila des gants, cala convenablement le corps massif de la défunte, puis il fouilla ses poches et mit son ticket composté entre les doigts déjà gourds du cadavre. Il arrangea avec tant de soins feue Madame Lalaba que, si un contrôleur était passé, il n'aurait voulu, pour rien au monde, déranger cette vieille dame qui s'était si paisiblement endormie avec son billet à la main.
- Voilà qui nous laisse un peu de répit, on peut même espérer que personne ne s'apercevra de rien avant le terminus. Mais, Edouard, était-ce bien raisonnable? Et surtout était-ce véritablement prudent après notre dernière affaire, d'autant plus que nous venons d'intervenir à titre gracieux?
De Lanceville alluma voluptueusement une cigarette et rétorqua:
- Il faut parfois écouter ses envies fondamentales, ça libère. Notre dernier contrat a été littéralement épuisant, je vous l'accorde. Cependant nous l'avons mené à bien. La préparation de l'accident et l'attente du moment propice ont certes mis à mal notre patience mais nous n'avons laissé aucune trace de notre passage et rien ne nous relie à cette... tragédie. Nous ne risquons donc strictement rien à ce sujet. Et puis cette harpie était insupportablement sinistre. Un cas désespéré. Pensez donc, nous avons fait oeuvre de salubrité publique en mettant fin au supplice que ce déchet d'humanité devait faire subir à son entourage. Pour mettre un terme à vos doutes j'ajouterai que rien n'est gratuit. Nous avons enfin pu tester la redoutable efficacité de cette tétratoxine que nous avions synthétisé à partir du fugu. Je trouve d'ailleurs assez réjouissant de penser que cette vieille morue, qui était plus venimeuse qu'un serpent, ait été foudroyée par un poison qui trouve ses origines biochimiques dans un poisson japonais dont les chairs sont dix fois plus mortelles que dix morsures de cobra. Il y a là une sorte d'harmonie. Appréciez donc ces rares et subtiles nuances elles seront éminemment profitables à votre apprentissage de la noble carrière de tueur professionnel. N'oubliez jamais, mon jeune ami, l'assassinat doit être considéré comme l'un des beaux-arts. C'est cette force esthétique qui nous permet de vivre pleinement notre sacerdoce.
Ils descendirent l'un après l'autre et par deux wagons différents à la première gare.
 
Une employée du nettoyage, à la nuit tombante, essaya vainement de réveiller cette voyageuse du troisième âge qui devait si bien dormir qu'elle ne s'était pas rendu compte que le train était arrivé en Gare de Lyon depuis quatre bonnes heures. Quand, raide comme la justice, Madame Lalaba s'écroula sur le plancher, la pauvre femme de ménage poussa un hurlement si perçant qu'il couvrit l'annonce amplifié d'un départ imminent. Le médecin du Samu procéda à un rapide examen de routine, d'autres cadavres, en bien pire état l'attendaient sur le pavé de la grande ville. Il diagnostiqua une mort naturelle dont la cause ne pouvait être qu'un arrêt cardiaque.
 
L'administration nomma une nouvelle institutrice. Elle était jeune et dynamique, ce qui enchantait les enfants, drôle et intelligente, ce qui soulageait ses collègues et particulièrement jolie, ce qui ravissait le débonnaire directeur. Tout le monde avait oublié l'acariâtre radoteuse qui occupait jadis une classe sombre et poussiéreuse. Quelques semaines après les discrètes funérailles de la très peu regrettée Cunégonde Lalaba, sa remplaçante reçut par la poste le chèque de 15 000 F offert par la société de presse. Elle proposa immédiatement à ses élèves de choisir eux-mêmes les ouvrages qu'ils désiraient lire. Ce fut une explosion de joie spontanée. Une adorable fillette qui affichait en permanence un bon sourire docile s'exclama à l'adresse de ses camarades:
- Quel bol que la vieille Cul-Bas soit clamsée! On aurait encore eu droit à des vieux rossignols de la Bibliothèque Rose, tandis que là on va pouvoir enfin s'éclater avec de bons polars de la Souris-Noire!
Un gigantesque éclat de rire secoua les rangées. Aucun chut ne vint l'interrompre.