L'ENLEVEMENT DE DUVRAI-RIZZEN


 
Devant son miroir, le professeur Duvrai-Rizzen vérifia une dernière fois l'apparence qu'il s'était composée. Le costume brun, strict et sévère, affichait la rigueur du scientifique, les sourcils froncés et le front dégagé, barré de deux rides profondes, montraient le constant souci du praticien honnête qui ne vit que dans l'intérêt de ses patients. Quant au noeud papillon et à la pochette de soie assortie, ils étaient certes quelque peu "fantaisistes" mais demeuraient néanmoins discrets et de bon goût. Ces accessoires symbolisaient le penchant poétique d'un homme qui se voulait complet et équilibré et qui n'hésitait pas à taquiner la plume, à ses heures perdues et en dehors de son cabinet. Il empoigna un volumineux ouvrage qui faisait autorité en psychiatrie, récita mentalement la liste des formules incisives, des effets de style, des attaques sournoises, des démentis catégoriques, des insultes perfides ainsi que des citations appropriées qui allaient émailler le discours qui l'opposerait à ses minables détracteurs, les "fumistes-psychanalystes". Il jubilait à la pensée qu'enfin, grâce à ses armes bien fourbies, il pourrait, à l'occasion du débat télévisé de ce soir, pourfendre la baudruche obscène de la théorie freudienne. Cette méditation réitérative prit un certain temps, son catalogue d'imprécations étant fort dense. Quand il s'engouffra dans le taxi, le professeur s'identifia, dans un éclair d'éblouissement béat, à un chevalier d'Occident, enfourchant son destrier pour la Croisade.
 
La discussion fut sanglante et Duvrai-Rizzen lamentable malgré ses coups de poing sur la table qui ne réussirent qu'à renverser le jus d'orange du présentateur qui y camouflait son scotch (il en fallait une bonne dose pour supporter les inepties haineuses de ces intellectuels excités). A cause de sa phraséologie ampoulée et de ses mimiques théâtrales, il s'attira immédiatement l'antipathie générale. Les psychanalystes l'affublaient de tous les refoulements. Les cameramen faisaient des gros plans sur les gouttes de transpiration huileuse qui sourdaient à ses tempes. Le présentateur (qui se vengeait ainsi de la maladresse intempestive de "l'énervé au papillon de travers") ne cessait de poser des questions embarrassantes. Les dessinateurs qui égayaient le forum avec leurs caricatures ébauchées sur palettes électroniques, le représentaient comme un malade mental échappé d'un asile, affublé d'un entonnoir grotesque. A la fin de l'émission, le fringant docteur ressemblait à ces misérables rescapés qui parvinrent à regagner l'Europe, après la chute de Saint Jean d'Acre. Sa ridicule guerre sainte était à l'eau.
C'est sur les genoux qu'il quitta les studios et, curieusement, c'est à pied qu'il décida de rentrer chez lui. Accablé, effondré, le maintien en déroute et le moral à la dérive, il se fraya un difficile chemin parmi la foule hétéroclite du samedi soir. A peine remarqua-t-il quelques faciès schizoïdes ou mongoloïdes qu'il se serait fait un plaisir de traiter à fortes doses de neurodépresseurs et d'électrochocs. Le très digne chef du service de psychiatrie de l'hôpital Saint Trépan étouffait de colère et ne rêvait que de lobotomies pratiquées par ses soins sur tous les zélateurs de la psychanalyse .
Son porte-jarretelles et ses bas-résille, dissimulés sous d'épaisses chaussettes écossaises, le démangeaient affreusement. Il abominait, jusqu'aux tréfonds de l'âme les inepties, les billevesées, balivernes, sornettes et autres foutaises de l'Ecole freudienne. Il abhorrait encore plus Jung, Adler, Reich, Bettelheim et Lacan. Quand il se souvint que, dans ses nuits troubles et agitées, son songe préféré était de les avoir tous, enchaînés à sa merci, et de percer le canal de l'urètre de leur minuscule sexe fripé au moyen d'une lancette chauffée à blanc, une ébauche de sourire effleura ses lèvres moites.
A l'angle d'une venelle obscure, il se figea, ébahi, croyant avoir discerné le fantomatique visage de l'abject Sigmund. Un linge imbibé d'éther fut fermement appliqué sur son nez et sa bouche, tandis qu'une prise solide lui maintenait les bras. L'odeur familière de l'anesthésique lui rappela ses premières et merveilleuses opérations à cerveau ouvert; c'était en 17, sur le front, dans la douce musique des canons...
La guerre des tranchées, ses charges héroïques, ses courageux poilus, ses hôpitaux de campagne. Que de poignants souvenirs!...
Dans les brumes nauséeuses d'un laborieux réveil, Duvrai-Rizzen pressentit que c'était l'intérieur de son crâne qui ressemblait à un champ de bataille. Il voulut bouger, mais les liens de cuir qui l'entravaient ne lui permirent que de soulever la nuque, ce qui lui causa une recrudescence de migraines. Il voulut appeler au secours, mais ne réussit qu'à émettre une série de borborygmes pâteux, une bande adhésive obstruant son orifice buccal. Après de rudes efforts, il ouvrit ses paupières lourdes et congestionnées. Il était crucifié aux montants de cuivre d'un antique lit matrimonial, dans une pièce entièrement laquée de noir, qu'éclairait ironiquement, et parcimonieusement, une lampe de chevet à la forme nettement phallique. Il aurait voulu se pincer pour chasser ces perceptions qui appartenaient au monde onirique, mais la douleur, bien réelle, qu'il ressentit au niveau du poignet droit, lui rappela instantanément qu'il était solidement attaché. "Mon cher, mon très cher et très éminent professeur, cela ne sert strictement à rien de vous agiter de la sorte." La voix suave, féminine et distinguée qui s'exprimait par ces paroles apaisantes provenait, comble de l'horreur, de la bouche immobile de l'épouvantable Sigmund Freud. Puis apparurent, à tour de rôle : Karl Marx, Verlaine et Rimbaud qui se tenaient la main, le Marquis de Sade, André Breton et Jean Genet. Les ravisseurs masqués, silencieux et graves, firent un demi-cercle autour de la couche comme s'ils s'apprêtaient à veiller un gisant. Le masque du père de la psychanalyse reprit alors : "Votre cas nous semble particulièrement difficile. Certains d'entre nous pensent même que votre bêtise et votre obstination intolérante et sectaire sont définitivement incurables. Nous avons cependant décidé de tenter l'opération de la dernière chance. Vous allez subir, M. Duvrai-Rizzen, un stage concentré de jouissance. Je suis certaine que vos fanfreluches intimes vous aideront à surmonter cette pénible mais nécessaire épreuve."
Le pédagogue militant, se rendant compte qu'il était nu, à l'exception de ses porte-jarretelles et de ses bas, rougit immédiatement jusqu'à la racine de ses cheveux teints. Le divin Marquis sortit, d'une vieille sacoche au cuir craquelé, une seringue hypodermique, perfora, sans douceur excessive la cuisse du prisonnier et y injecta un épais liquide mordoré. "Ne soyez pas inquiet", murmura-t-il, "il s'agit, simplement d'une très ancienne décoction haïtienne qui va vous redonner la vigueur de vos vertes années." Comme l'étrange substance vaudou se répandait dans ses muscles, le vieux docteur se sentit tétanisé par une gigantesque atteinte de priapisme.
La suite des événements n'occupa qu'une place, délicieusement estompée, dans la mémoire traumatisée du pauvre supplicié. Il lui sembla seulement qu'une foule d'individus, de tous âges et de tous sexes, avait essayé sur lui, méthodiquement et avec beaucoup d'application, toutes les positions et combinaisons recensées dans l'Encyclopédie Universelle de l'Erotisme .
 
Trois jours plus tard, Duvrai-Rizzen, exsangue et complètement épuisé, fut relâché. Le lendemain, il prit rendez-vous chez un de ses renommés confrères qui pratiquait une thérapie d'analyse sur l'un des divans les plus chers de la capitale. Les mois passèrent; puis, un soir, au journal télévisé: "Nous venons d'apprendre par l'A.F.P. le décès du professeur Duvrai-Rizzen; celui-ci a été retrouvé étouffé par un sous-vêtement féminin, dans la cabine d'un salon de massage. L'illustre scientifique a-t-il été victime d'un accident, s'est-il donné la mort, ou bien a-t-il été assassiné? L'enquête policière, dirigée par le commissaire Farrucci, apportera sans doute la réponse à cette question. Le psychiatre Arsène Duvrai-Rizzen s'était surtout rendu célèbre, dans les années 50, pour sa théorie répressive sur la masturbation des enfants. En 1970, champion de l'ordre moral, il mena campagne contre la dépravation des moeurs et la pornographie, vices introduits à ses yeux par la psychanalyse dont il était l'un des détracteurs les plus acharnés." Le journaliste fit une pause, une main lui tendit un communiqué. "Un correspondant anonyme, par un appel téléphonique à nos bureaux, vient de faire la déclaration suivante, je cite: - Le Groupe d'Intervention Surréaliste revendique, non sans une profonde fierté, le suicide de Duvrai-Rizzen, ce cloporte de l'intelligence, cette fiente de l'imagination. La disparition de cette pestilence est, pour tous les activistes de l'art permanent, un immense soulagement. - Fin de citation. Passons maintenant aux affaires étrangères..."
Le commissaire éteignit son récepteur. "Groupe d'Intervention Surréaliste...?? Il s'agit - pensa-t-il - d' une nouvelle manifestation du terrorisme international !" Puis il roula une irrégulière cigarette jamaïquaine, par solidarité insulaire, car il était Corse.