Une matinée pédagogique au Musée.


Par un beau mais humide mercredi matin de février , quelques enseignants de maternelle et de primaire, très légèrement "décalés" par ce changement d'habitude qui les poussait à travailler en un jour généralement consacré au repos, se retrouvèrent sur le parking d'une école de la bonne ville de Caugnes-sur-Bler pour se diriger en un digne convoi vers une concertation pédagogique qui devait se dérouler au Musée d'Art Concret de Moulins-Surtoux.
 
 
Le chemin vers l'Art étant parsemé d'embûches multiples, certains s'égarèrent sur le ruban d'asphalte de l'autoroute. Mme la Conseillère Pédagogique Départementale en Arts Plastiques les attendit au péril de sa vie (et de celle de ses modestes ouailles qui la suivaient religieusement), car, comme chacun le sait, il est fort dangereux de s'extraire de la bande d'arrêt d'urgence (réservée par le Code de la Route aux véhicules de service, mais ces fonctionnaires n'étaient-il pas, tout comme leur Ministre de l'époque, les très humbles serviteurs de la Pédagogie et de la Culture?). Enfin, ils parvinrent à se garer péniblement devant la superbe architecture - entièrement reconstruite au 19ème siècle à partir des plans originaux - du Château de Moulins, classé Monument Historique.
 
Dans un profond et respectueux silence les enseignants engagèrent leurs humbles carcasses physiques et leurs pauvres âmes aveuglées par l'ignorance la plus crasse dans un impressionnant hall d'entrée. Une charmante jeune personne, qui leur fut présentée comme la Conservatrice (le Conservateur, Mme le Conservateur???), prit aussitôt la parole. Pendant une longue heure, les maîtres et maîtresses, redevenus élèves, subirent, debout et dans les courants d'air, un interminable cours magistral concernant l’historique du Musée et du mouvement artistique qu'il représentait: l'Art Concret. Pendant une pause (occasionnée par un appel téléphonique) dans le débit lent (il faut y aller doucement avec les ignares) de la conférencière, l'un des enseignants, curieux de nature, se glissa subrepticement dans une salle attenante dans laquelle il découvrit une étrange exposition d'aquarelles réalisées par une artiste suisse, Cornélia Hesse-Honegger, qui mettait en évidence les mutations biologiques subies par des insectes après la catastrophe de Tchernobyl. Le fort grossissement de la représentation, la qualité des couleurs et la lumière portée sur les anomalies morphologiques entraînaient peu à peu ce spectateur illicite dans un univers à la fois beau et inquiétant, porteur d'une infinité de questions, mais le ton monocorde de la théoricienne de l'Art Concret le ramena à la dure réalité du pensum. Le monologue cessa enfin et la Voix de la Doctrine donna au groupe abasourdi la consigne stricte de visiter pendant dix minutes l'exposition du deuxième étage avant de se réunir à nouveau pour débattre. Quelques esprits séditieux éprouvèrent une stupéfaction absolue devant ce déséquilibre évident entre la longueur de la pénitence que l'oreille, à défaut du cerveau, avait stoïquement endurée et le court laps de temps consacré au plaisir des yeux (ce qui laissait présager une collection quantitativement maigre ou bien fort pauvre).
 
Les jambes encore flageolantes, la valeureuse troupe grimpa péniblement un escalier sur les murs duquel des réflexions et des questions concernant l'art et sa place dans la vie, comme les stations d'un chemin de croix, invitaient le spectateur potentiel à réfléchir, à méditer et à se préparer à une illumination définitive. Le thème de l'exposition, "face à face", mettait en parallèle des icônes du XVI ème siècle et des oeuvres contemporaines aux motifs résolument géométriques. L'idée était fort originale et semblait établir une problématique passionnante. Certains pensaient qu'il s'agissait d'une mise en opposition entre la codification absolue imposée par l'orthodoxie à l'iconographie, et la liberté des artistes du XXème siècle qui avaient l'extraordinaire pouvoir de choisir eux-mêmes leurs contraintes. D'autres prétendaient que la véritable interrogation posée par cette mise en parallèle était: peut-on trouver Dieu, ou Son image, dans la répétition d'une figure géométrique? Quelques rares pessimistes allaient jusqu'à ressentir Son absence, en se plongeant dans l'observation du néant, puisque au détour d'une salle, aux murs désespérément nus, une toile non encadrée était recouverte d'une couche d'acrylique appliquée au rouleau en un aplat gris monochrome. L'instituteur frustré, qui avait été interrompu dans sa contemplation méditative des insectes géants, se permit une pointe d'ironie en faisant remarquer à une proche collègue que l'artiste avait eu la décence de ne pas donner de titre à son "oeuvre". Horreur! Malheur! Déshonneur! Ce dangereux iconoclaste borné, ce réactionnaire arriéré, avait heurté la conscience hypersensible de Mme le Conservateur qui avait remarqué, avec une irritation croissante, l'ennui manifeste que ce cuistre avait odieusement étalé à l'écoute de ses nécessaires prolégomènes et la mine dubitative qu'il affichait à la vue des tableaux contemporains dont elle avait la charge. Elle se jeta littéralement sur lui, frappa du pied et s'écria d'une voix hystérique:
- Ah! Non! Vous n'avez pas le droit, vous ne pouvez pas porter de tels jugements, vous ne possédez aucune clé vous permettant de critiquer!
Le pauvre enseignant du primaire, étonné par une agressivité aussi manifeste, supporta la charge et tenta de répondre qu'il éprouvait quelques difficultés à ressentir l'intensité du "courant" qu'elle défendait avec un acharnement aussi spectaculaire, il ajouta qu'il s'était exprimé à un niveau tout à fait primitif et non au regard d'une conscience intellectuelle induite par une analyse rationnelle. Avec un superbe dédain et un souverain mépris, le chien de garde de l'Art Concret lui rétorqua:
- Faites donc travailler votre cervelle plutôt que votre estomac.
 
Le pitoyable adversaire de cette fureur militante était encore consterné quand ordre fut donné de se rassembler. Avec une exquise délicatesse, Mme le Conservateur déclara:
- Qu'une chose soit claire: je suis ici avec vous ce matin parce que je le veux bien.
(sous-entendu: "Soyez donc infiniment reconnaissants, pauvres ignares, de ma présence qui seule peut vous donner la lumière de la vérité, et ne vous avisez surtout pas, après l'insigne faveur que je vous accorde, de remettre en cause l'exactitude de mes théories!"). Le simulacre de débat reprit, chaque critique fut systématiquement détruite avant même que l'interlocuteur ne puisse terminer son raisonnement. Ce n'était pas la technique de la maïeutique que pratiquait cette jeune passionaria , qui semblait totalement ignorer les conditions de la dialectique définies par Cicéron ("Neque enim disputari sine reprehensione potest ": Car il n'y a pas de discussion sans contradiction), mais la stratégie de l'avortement sauvage provoqué en vue d'une purification idéologique. La profession de foi poursuivait son déroulement interminable en balayant obstinément toute velléité polémique. L'instituteur, agacé et un tant soit peu vexé par la rapide altercation qui l'avait opposé à cette Grande Prêtresse, devinait dans son comportement l'immense dédain qu'elle éprouvait à l'encontre de visiteurs aussi peu réceptifs; il tenta alors de reprendre la parole pour donner son avis. Il voulait essayer de faire comprendre que s'il était nécessaire de tant discourir pour appréhender l'art, cela risquait de poser d'embarrassants problèmes aux pauvres humains qui éprouvaient quelques difficultés à conceptualiser. Il désirait révéler les contradictions profondes qu'il décelait entre le manifeste théorique proclamé par les pères de ce nouveau dogme ("Le tableau n'a pas d'autre signification que lui-même") et leurs créations ainsi réduites à l'unique matérialité de la surface et des pigments chimiques mais nécessairement accompagnées de l'assommant cortège des indispensables commentaires que les initiés infligeaient aux novices. Il voulait affirmer que l'un des commandements qui indiquait que "La technique doit être mécanique, exacte, asti impressionniste..." se situait à l'antithèse d'une création vivante. Il aurait voulu dire tant d'autres choses: que cette voie de la géométrisation était depuis longtemps complètement dépassée et abandonnée, que de jeunes créateurs, comme Combas ou les frères Di Rosa, luttaient pour un art accessible à tous et marqué par l'humour, qui était si profondément absent de cette exposition prétentieuse et vaine. Comme les autres, il fut sauvagement coupé et, avec une exquise courtoisie, la Gardienne du Bon Goût proféra les Mots Sacrés:
- Tout ça c'est des conneries!
Avalant avec difficulté sa salive, l'hérétique mis à l'index rétorqua qu'il supportait mal les insultes, qu'il ne s'était pas permis, quant à lui, d'injurier son interlocutrice et que face à une attitude aussi terroriste il ne lui restait qu'une issue: celle de la sortie. Mme la Commandante des Brigades d'assaut de l'Art Contemporain sauta sur l'occasion pour mettre fin à l'escarmouche et répondit:
- Et bien partez donc.
 
L'excommunie, ayant reçu une éducation convenable, obtempéra à une demande si subtilement formulée. Il prit donc la porte en pensant qu'il se retrouvait ironiquement dans la peau du cancre, ou du potache chahuteur exclu de la classe. Ce changement de rôle le fit curieusement sourire. Il redescendait l'étroit escalier quand il prit conscience que la situation était ridiculement puérile et que cette dispute avec l'art n'était qu'un petit malentendu sans importance qui n'avait été généré que par l'attitude méprisante et condescendante que cette hautaine personne avait manifestée. Il ne put que comparer la tactique laborieuse et stérile qu'avait choisie cette maladroite jeune femme pour aborder des oeuvres "difficiles", avec la modeste mise en retrait qui constituait la ligne directrice de leur guide de la quinzaine précédente à la Fondation Aimé Fugues de Dence. Grâce à son travail d'approche simple, patient et réservé, chacun avait su comprendre et apprécier les leurres de Noël Dolla et les constructions de Bernard Pagés. Rétrospectivement, celui sur qui l'anathème avait été jeté rendit un vibrant hommage intérieur à la disponibilité de leur cicérone. Cette analyse comparative lui avait au moins permis de tirer une leçon de psychopédagogie de cette décevante visite. Il se promit dorénavant d'attacher la plus haute importance à la phase de présentation et de découverte de la nouveauté qui déterminait avec tant de prégnance les futurs rapports que l'apprenti entretiendrait avec le sujet de son étude. En repassant devant la salle réservée aux insectes irradiés, que leur accueillante hôtesse avait magnifiquement ignorée, il remarqua que l'exposition avait été organisée par le Carrefour de l'écologie qui ne devait sans doute pas participer de la Chapelle de l'Art Concret... il ne put s'empêcher de regretter, incontinent, qu'une catastrophe nucléaire n'eut pas plutôt détruit les gardiens du temple et autres conservateurs bornés et sectaires mais, très vite, il réalisa qu'eux aussi, à l'exacte image de ces pitoyables punaises, étaient le produit de mutations bizarres, qu'ils incarnaient les fruits monstrueux de la dictature idéologique, de l'intolérance, de l'exclusion, de la pédanterie et du snobisme.
 
 
Sur un banc de la place du village, comme il observait les tours rondes du château, il imagina la bibliothèque de Michel de Montaigne. Il se souvint de l'attitude du philosophe face à la confrontation: "Quand on me contrarie, on éveille mon attention, non pas ma colère; je m'avance vers celui qui me contredit, qui m'instruit. La cause de la vérité devrait être la cause commune à l'un et à l'autre." Il pensa qu'il devait faire taire son irritation pour faire appel à la réflexion. En se laissant bercer par le calme murmure de la fontaine, il médita sur la célèbre devise de l'humaniste: "Que sais-je?" Il en déduisit que, quatre siècles plus tard, certains demeuraient encore intimement persuadés de détenir LA Vérité alors que d'autres traquaient toujours ses multiples apparences avec comme seule arme le doute.

Une pénible corvée.


Ce matin là, Mlle la Conservatrice du Musée d'Art Concret de Moulins-Surtoux, s'était levée de fort méchante humeur. La nuit avait été effroyablement blanche, la souffrance lancinante de la pulpite qui tenaillait sa molaire avait été sa seule compagnie. Le premier être humain qu'elle avait distingué clairement s'était matérialisé dans la personne d'un dentiste à la blouse immaculée qui avait accepté de la soigner en urgence. Le spécialiste de la carie avait immédiatement tenté d'insensibiliser une bonne partie de son visage fatigué avant de procéder à la dévitalisation de la dent malade. Comme il était très tôt, et qu'il sortait lui-aussi d'une courte nuit, il eut quelque peine à injecter le produit à sa patiente qui dut subir trois douloureuses piqûres qui irritèrent prodigieusement sa gencive enflée et son caractère.
 
 
Maintenant, à peine sortie du cabinet dentaire, elle devait se farcir tout un lot d'institutrices dans lequel deux pauvres créatures mâles se noyaient. En ce jour de fermeture hebdomadaire du Musée, qu'elle aurait tant voulu consacrer à un repos largement mérité, elle s'était sentie obligée de recevoir la Conseillère Pédagogique Départementale d'Arts Plastiques, avec laquelle elle s'était vaguement liée d'amitié lors d'un lointain stage, et qui traînait aujourd'hui dans son sillage une troupe relativement amorphe. D'habitude elle appréciait les visites de groupes et le rôle d'éveilleuse de consciences qu'elle s'efforçait de tenir dans ces occasions. Mais, en ce mercredi matin, la pénible sensation d'épuisement qui la submergeait ne se prêtait guère à la disponibilité, elle appréhendait vraiment cette corvée qu'elle s'était infligée. Elle fut présentée puis elle prit la parole en s'excusant, au préalable, de la difficulté de son élocution. Les suites de l'anesthésie la gênaient à un double titre. Physiquement, elle se trouvait handicapée, elle ne sentait qu'un bloc étrangement absent à la place de sa joue droite. Intellectuellement, la novocaïne et le manque de sommeil la perturbaient et elle éprouvait d'intenses difficultés à trouver ses mots, à organiser sa pensées et à finir ses phrases. Elle parvint cependant à esquisser un historique du musée, elle s'arrêta un instant sur la signification liturgique des icônes. Elle embraya sur l'image de Dieu au travers des religions puis elle survola les tendances de la création contemporaine. Ses explications furent interrompues par un appel téléphonique, et comme le personnel administratif était en congé et qu'elle se retrouvait seule, elle dut impérativement répondre. Elle abrégea la conversation mais à son retour dans le hall, en présentant une nouvelle fois ses excuses à son auditoire (qui lui semblait de plus en plus inattentif et somnolent) elle se rendit compte qu'un des deux instituteurs, ridiculement affublé d'une dérisoire queue de cheval, s'était dérobé en se glissant dans la partie du Château consacrée à une exposition temporaire totalement éloignée du propos de son discours. Elle continuait à développer son argumentation quand Queue-de-Cheval laissa réapparaître sa moustache hérissée dans l'entrebâillement de la porte, il la regarda d'un oeil totalement hostile puis il reprit sa place. Il ne la tint pas longtemps, manifestement il faisait tout pour qu'elle s'aperçoive qu'elle l'ennuyait prodigieusement. Tout d'abord il observa avec un intérêt affecté les affiches qui rappelaient les expositions passées, et sembla apprécier les reproductions de Francis Bacon et de Combas, puis il discuta ostensiblement avec ses voisines, enfin, comble de la grossièreté, il s'accroupit dans une posture obscène qui rappelait à s'y méprendre la position employée dans l'acte de la défécation. Le message était on ne peut plus clair. Elle termina son exposé en se promettant de surveiller attentivement ce perturbateur potentiel qui faisait preuve d'une impolitesse provocatrice. Elle ressentit un bref mais intense frisson de terreur en se souvenant de ce terrible fait divers: des enseignants fanatiques, lors d'une visite de musée, avaient tenté de lacérer et de détruire des toiles qui les dérangeaient. Elle se jura que si ce malotru était l'un de ces iconoclastes, elle protégerait les oeuvres dont elle avait la charge. Elle souhaita avoir le courage d'interposer son corps fragile entre le couteau et la peinture si le devoir le lui commandait.
 
Elle invita l'assemblée à la suivre dans les salles du second étage mais elle fit en sorte de précéder partout Queue-de-Cheval et, sous prétexte d'ouvrir les rideaux ou d'arranger un siège, elle resta continuellement à ses côtés. Il lui fallait être extrêmement concentrée car l'hurluberlu filait rageusement d'une pièce à l'autre en ricanant et en poussant des soupirs de désolation. Comme elle s'en doutait, il ne jetait qu'un regard méprisant aux oeuvres contemporaines et par contre il s'extasiait devant les stéréotypes des icônes. Dans la dernière pièce de l'aile gauche, il stoppa brusquement devant le monochrome gris et s'écria à l'adresse d'une de ses collègues:
- Celui-ci a eu, au moins, le mérite et la pudeur de ne pas donner de titre à son oeuvre!
Face à une méconnaissance aussi profonde de la démarche de l'artiste, dont ce béotien ignorait jusqu'au nom, elle se devait d'intervenir:
- Non! vous ne pouvez pas porter de tels jugements, vous n'avez tout de même pas la prétention d'appréhender cette réalisation en un temps si bref!
Queue-de-Cheval éleva alors la voix:
- Ah, pardon, je parle avec mes tripes et je tiens à dire que cette forme d'art ne me touche vraiment pas.
Comme visiblement il n'avait strictement rien compris aux concepts qu'elle avait tenté de définir dans son introduction, elle était même absolument certaine qu'il n'avait pas pris la peine d'en écouter le moindre mot, elle rétorqua:
- Je pense que c'est avec votre tête que vous feriez mieux de réfléchir.
Elle le planta là, sûre, maintenant que les salles se remplissaient, qu'il ne tenterait rien contre ses trésors.
 
Elle alla vaillamment affronter les autres habituels détracteurs de la modernité. Lors de ses récentes études aux beaux-arts, ses professeurs lui avaient enseigné, dans de fréquents séminaires, les techniques qu'il fallait employer pour réduire à néant les jérémiades passéistes et les lieux communs stériles des réactionnaires. Elle possédait des armes bien fournies et elle fit feu de tout bois. Elle commença par bien situer les rôles en laissant clairement entendre que son intervention, qui lui prenait une matinée entière, s'inscrivait dans une perspective purement bénévole, et qu'elle n'était donc tenue par aucune obligation. Ensuite, elle coupa l'herbe sous les pieds d'une directrice de maternelle qui prétendait qu'on se moquait d'elle. Mlle le Conservateur réfuta cette évidente paranoïa en secouant énergiquement ses boucles blondes, elle lui fit comprendre, au moyen d'un exemple tiré de sa vie familiale, que l'art se méritait. En effet, son père, humble artisan inculte, s'était trouvé dans l'incapacité d'apprécier les cantates de Bach ou les concertos de Mozart puisqu'aucune éducation musicale ne l'avait autorisé à les saisir. Elle distingua alors la voix furieuse de Queue-de-Cheval qui se lançait dans une théorie brumeuse sur l'art vivant, les créateurs qui s'inspiraient de la rue, les frontières rigides et infranchissables que dressait, à son sens, l'Art Concret. Le stress atteignait son point culminant, elle pressentit une contagion de l'hostilité et ne trouva pas d'autre alternative que d'interrompre violemment l'emmerdeur en s'écriant:
- Ce n'est qu'un tissu de conneries!
Queue-de-Cheval, blême, protesta d'un ton glacial:
- Mademoiselle, je ne me suis pas permis un seul instant de vous insulter, si vous persistez à manifester un tel terrorisme intellectuel, il ne restera plus qu'à mettre fin à cette discussion par mon départ.
Excédée, elle lui montra, d'un brusque geste de la main, la direction de la sortie et siffla entre ses dents:
- C'est ça, foutez donc le camp!
Queue-de-Cheval ne se le fit pas répéter deux fois, il prit congé avec un étrange sourire qui flottait sur ses lèvres et qui ressemblait, bien lâchement pensa-t-elle, à une certaine forme de soulagement. Le silence qui s'ensuivit ne fut brisé que par les plaintes de la Conseillère Pédagogique qui demandait à son instituteur rebelle de revenir. Rien n'y fit, ses pas décrurent dans l'escalier. En reprenant le contrôle de la situation, elle se sentit immédiatement allégée d'un grand poids et elle prit une profonde inspiration pour retarder l'arrivée imminente d'un cruelle migraine qui commençait déjà à lui enserrer les tempes dans un étau de douleur.
 
Forte de cette victoire, Mlle le Conservateur se remit à l'ouvrage et continua avec un acharnement encore plus déterminé son nécessaire travail de sape. Une enseignante qui filmait à l'aide d'un camescope lui affirma qu'elle ne trouvait rien à exprimer au regard des toiles exposées, elle lui répondit qu'elle était dans la bonne voie, que le silence était la seule expression convenable en réponse à l'Art. Elle milita ardemment pour une meilleure implication des éducateurs dans les lieux de culture et elle leur reprocha leur manque de dynamisme, eux pour qui dix kilomètres avec leur classe représentaient un long périple. Elle ne fit aucun cas de l'objection fallacieuse qui consistait à rejeter la responsabilité sur l'absence de moyens matériels et financiers. Ne vivait-elle pas, quant à elle, avec des ressources bien maigres qui ne faisaient en rien obstacle à sa détermination professionnelle? Elle fit découvrir à ces maîtresses d'école, avides de recettes, la valise pédagogique qu'Honnegger avait réalisée pour sensibliser les enfants à l'approche de l'Art Concret et elle leur indiqua, pour que les choses soient claire, que le peintre renommé avait gracieusement proposé cet outil créatif à Jack Lang. En repensant à la collection que le Grand Maître avait confiée, pour cinq ans, à l'Etat et dont elle avait à ce jour l'immense responsabilité, elle ne put que soupirer devant l'importance de sa mission. Il était en effet particulièrement difficile de mettre en valeur ces oeuvres, si riches qualitativement mais qui n'occupaient que bien peu de surface physique. Le château était tellement grand et ses murs si vastes! Il lui fallait déployer des trésors d'imagination pour attirer les visiteurs. Elle avait d'abord opposé les hurlements silencieux de Bacon et la verve de Combas au mutisme de l'Art Concret. Elle proposait maintenant un face à face avec la représentation religieuse codifiée par les icônes russes. Elle se demandait avec une touche d'angoisse quelle serait la nouvelle manière d'exposer le fonds de collection. Elle termina cette sinistre matinée en présentant aux rares personnes qui faisaient encore corps autour de leur responsable pédagogique (qui l'avait, il lui fallait le reconnaître, soutenue de bout en bout dans ses escarmouches) des affiches didactiques qui, par des raccourcis parfois audacieux, illustraient l'évolution de l'Art.
 
Dehors le soleil brillait, sa migraine semblait sur le point de disparaître avec les derniers fonctionnaires qui franchissaient enfin les grilles du parc. Elle se rendit à la boite aux lettres pour récupérer le courrier que le facteur venait juste de distribuer. C'est alors qu'elle discerna, dans l'intense lumière, l'ombre de Queue-de-Cheval qui, sur la place déserte, riait en observant la fontaine. Elle eut la très nette prémonition que la journée serait un véritable calvaire sans le réconfort passager d'un tranquillisant et de beaucoup d'aspirine.