Chapitre I


 
France, Février 1978.
Le marteau, en heurtant les demi sphères moulées dans le métal cuivré a déchiré le faux silence du petit matin.
En tâtonnant, il parvient enfin à interrompre la sonnerie interminablement stridente. Son geste est brutal, chargé d'une rage trouble focalisée contre l'animal mécanique, le monstre tic-tac qui segmente le temps et la vie des hommes. Tout près du réveil, ses doigts malhabiles, engourdis par le sommeil, s'écrasent sur le cellophane fripé du paquet de cigarettes. Il coince une sans filtre entre ses lèvres sèches; la flamme rapide et courte, qui n'a guère vécu qu'entre le crissement de la molette et la première bouffée âcre, a réussi à blesser ses yeux top clairs. Cet avant-goût de la douleur lui fait appréhender la clarté féroce de la lampe de chevet qui n'attend qu'une pression du doigt pour faire éclater sa fureur électrique.
Il a du céder au chantage de la lumière, en pyjama et robe de chambre en soie passée, debout dans la cuisine, il essuie du revers de la main une larme épaisse. Il rince une cuillère qu'il a puisée dans la cuvette de l'évier encombré d'un invraisemblable amas de vaisselle grasse. Il surveille le café noir et très fort qui chante sur le gaz. Ce n'est qu'après en avoir avalé deux tasses qu'il aura l'illusion de se sentir en force de supporter le poids du monde.
Il est revenu dans la chambre, a ouvert la fenêtre et senti un frisson d'air humide. Il pousse les volets de bois et sourit. L'univers est nié par l'épaisseur du brouillard. Les particules d'eau en suspension, si fines et si légères, étouffent la netteté des formes et, par dessus tout, éliminent le soleil, cette cicatrice obscène du ciel.
Les célibataires sont à la fois compositeurs, chefs d'orchestre et exécutants de symphonies méticuleuses: l'hésitation de la lame qui cherche un poil rebelle dans un repli du cou, le froissement soyeux du noeud de cravate, le frottement du chiffon sur le cuir usé des chaussures, le tintement des pièces jetées dans les poches distendues en rythment les cadences.
Il boutonne son trench-coat, prend la serviette croûteuse où sont rangés ses cours et, en fermant à double tour la porte du palier, pose un cadenas sur l'intime.
La cage d'escalier conserve la mémoires des ronflements et l'odeur rance des nuits de vieillards. Au rez-de-chaussée, la concierge grommelle en traînant deux poubelles vides sur un sol douteux. Il s'appuie sur le lourd battant de fer forgé et de verre dépoli.

*
* *

La rue se cache dans une densité poisseuse. Il traverse le boulevard en remontant son col. Maintenant il attend devant un kiosque, le Monde à la main, que le vendeur catarrheux lui rende sa monnaie. Des doigts épais cherchent dans une boite de fer blanc réservée aux pièces jaunes, une voix éteinte se lamente sur cette brume, inhabituelle sur la côte en cette saison. L'homme serré dans son imperméable n'écoute pas, il hoche la tête et s'éloigne. Son trajet est immuable, connu par chacun des muscles de ses jambes. Aujourd'hui, sa maladie oculaire lui confère un avantage certain: l'indistinct et le flou ne le gênent plus, ils sont pour lui le lot de tous les instants. Sa marche est rapide et assurée, sur le chemin familier il évite les passants malhabiles, silhouettes spectrales et gauches qui hésitent et jurent dans la grisaille. Et pour la première fois depuis très longtemps, il se sent supérieurement léger. Lui qui n'a jamais su danser, il se voit à l'image d'un danseur agile et souple qui, en harmonisant ses mouvements, sait inscrire très précisément ses gestes dans l'espace.
Après avoir tourné à l'angle de l'avenue, il lui faut passer devant les pompes funèbres gardées par un croque-mort impassible qui trône parmi les cercueils, les couronnes de fleurs artificielles et les stèles funéraires. Son visage cireux, comme il sied à sa condition, porte les stigmates des macchabées que le fossoyeur a conduits en terre. Chaque matin, en regardant cette vitrine encadrée de noir comme un faire-part de décès géant, il met en scène ses propres funérailles. Son assassin imaginaire se tient un peu courbé derrière l'étal de sa boucherie, son tablier tendu sur une panse gonflée est taché de sang, ses ongles en deuil ont conservé des débris de viande et de cartilage. Ce sourire perdu dans la chair rouge est le rictus du bourreau. Et, quand il pénètre dans l'ombre du tueur massif, il baisse la tête, offrant ainsi au tranchant de la lame l'endroit du cou qui résistera le moins à la coupure.
Sa rêverie est brisée: le lycée dresse dans la pénombre ses angles aigus qui semblent symboliser toute une morale laïque, sévère et rigide. Il entre par une porte dérobée, entrée de service, entrée des fournisseurs de culture, entrée des artistes, le passage interdit aux élèves qui confère à celui qui l'emprunte l'illusoire statut du "maître".

*
* *

En franchissant le seuil, Monsieur Frédéric Serval recompose son rôle de professeur de latin, certifié, célibataire et plombé par la solitude. La cour est encore déserte de lycéens. Un surveillant, déjà décoiffé et mal rasé bat les cents pas sous le préau. Dans le bureau de principal, une secrétaire aux jambes lourdes ordonne les dossiers de la journée.
- Alors M. Serval, toujours aussi matinal! C'est bien, vous donnez ainsi le bon exemple à vos collègues et aux enfants qui nous sont confiés.
Un nabot bedonnant, au complet élimé et trop étriqué, grimace dans le lard de ses bajoues.
- Bonjour M. le Surveillant Général.
L'adjudant-chef de l'ordre scolaire a presque entendu les majuscules: la grimace s'élargit.
- Ah! Serval, le latin est à mon sens une discipline essentielle. Et j'insiste sur le terme discipline. Réduire l'importance considérable de cette matière, fondamentale à mon humble avis, c'est ouvrir la voie au laxisme le plus éhonté!
Il roule des yeux glauques comme s'il voulait impressionner un quelconque cancre chahuteur. Le couloir est envahi par ces radotages, Frédéric, patiemment, attend que la logorrhée se tarisse. Depuis trois ans il doit supporter un discours prétentieux, interminablement rabâché tous les matins ouvrables. Jusque dans ce geste, immuablement identique: caresser avec l'index droit le ruban, devenu graisseux, des palmes académiques.
En prétextant la préparation de son cours, il s'est enfui pour retrouver le refuge de sa classe. Il ignore la salle des professeurs où les agrégés qui postulent avidement à la retraite se plaignent assurément de ce crachin brumeux qui n'est pas fait pour arranger leurs rhumatismes et leurs dépressions nerveuses permanentes.
Huit heures moins le quart, la cloche retentit, le vide se remplit. Derrière la fenêtre au verre gauchi et dans le brouillard qui rase le sol, des idées de lycéens évoluent dans le désordre. Serval est assis, il a disposé devant lui ses notes et les volumes aux tranches jaunies, un énorme Gaffiot pèse à l'avant du bureau. Il attend. Mais peut-être redoute-t-il aussi que ces bancs soient occupés. Il retient son souffle comme pour s'imprégner du silence en sursis.
Deuxième sonnerie. Frédéric protège ses pupilles et son âme à l'aide d'une paire de lunettes aux verres bruns. Il se lève, ses pas résonnent lourdement couvrant presque le tumulte grandissant provoqué par l'armée juvénile qui s'engouffre dans les escaliers bruyants.
Les élèves de première rejoignent leurs places en murmurant. Chuchotements, rires étouffés, les livres claquent sur le bois des tables de travail gravé par d'innombrables hiéroglyphes. Le système éducatif fonctionne comme un gigantesque estomac bouillonnant de sucs corrosifs. Après avoir avalé les individus, son indispensable pitance, il va maintenant avec une insidieuse lenteur commencer une digestion ruminante qui provoque une torpeur nauséeuse. Un adolescent acnéique, l'oeil terne et la mine chiffonnée, sue sur une version de Cicéron. Dans l'assoupissement morne favorisé par la traduction pénible, les boutons autour des lèvres de l'élève, la célèbre verrue, le pois chiche, sur le nez de l'orateur romain, la purée de pois coagulée dans les artères de la cité et une très forte probabilité d'un menu à base de lentilles présenté à la cantine forment pour Serval des analogies récurrentes qui reviennent régulièrement ponctuer le tempo sourd du cours de langue morte. Une longue descente dans l'enfer de la fécule.
A l'interclasse, il est allé respirer sous l'arcade. Seule la braise de sa cigarette révèle sa présence. Le brouhaha des cris et des discussions enveloppe l'esprit, le cerne d'une enceinte de non-sens. De la même façon, la brume illusionne les formes.
Au fil des minutes, la matinée s'émiette, s'effrite dans un ennui implacable. Ses leçons finissent à midi, il peut ainsi échapper à la table commune du réfectoire et surtout à Mme Bouchart, cette incontinente de la bêtise qui vomit ses histoires vulgaires comme des diarrhées de la ménopause.

*
* *

 
Frédéric reprend le même chemin dans une brouillasse encore plus épaisse. Il ne s'arrête que dans une boulangerie et chez un traiteur où il choisit une portion de sauté de veau. A cette heure, l'immeuble sent le chou et le graillon, le ronchonnement de la concierge a des grincements nettement plus avinés. La porte s'est refermée en claquant. Il pose sur la table encombrée de la cuisine la demi baguette de pain et le plat préparé. Il a mangé rapidement, sans véritable appétit; l'assiette sale est allée rejoindre ses semblables dans le bac débordant. Il lui faudra penser à acheter des couverts en plastique pour éviter la corvée, sans cesse remise à plus tard, de la vaisselle. Serval ouvre Saint Augustin, le cuir de la reliure craque. Par instants il tire une bouffée de tabac blond ou boit une gorgée du café qui refroidit peu à peu. La journée agonise dans un univers qui veut se réduire à la dimension musicale de la phrase latine. Pourtant dans la pénombre du crépuscule un éclair jaillit dans sa mémoire. Il se souvient du désert aride, de la brûlure du soleil, de la soif ardente qui transformait sa bouche en étoupe. Le Mexique, il y a cinq longues années...