BABEL BABYLONE


Rapport 25-64
L'orage venait brusquement d'éclater, le soleil avait été rapidement cerné puis méthodiquement anéanti par une redoutable armée de lourds nuages noirs. La pluie, violente et soudaine, avait pris les passants au dépourvu. Certains s'abritaient sous des porches, d'autres se protégeaient bien inutilement avec leurs journaux, leurs sacs à main ou leurs serviettes de bureau qu'ils tenaient, ridicules protections, au dessus de leurs têtes; les sportifs couraient dans le déluge, comme si le fait d'accélérer le pas eût pu leur éviter de se faire tremper par les gouttes glacées. D'autres enfin avaient préféré pénétrer dans le premier lieu public rencontré. Quant à moi, j'avais choisi, par le plus grand des hasards, de trouver refuge dans un modeste troquet coincé entre deux immeubles.
Dès que j'eus franchi le seuil, je sentis confusément que j'avais mis les pieds dans un lieu autre. Une pauvre lumière éclairait chichement une salle minuscule. Un portemanteau fatigué, quatre tables de bois brut et un long comptoir de zinc et de cuivre constituaient le rudimentaire mobilier. Des affiches bordées de noir, comme des faire-part de deuil, décoraient lugubrement des murs jaunis par la fumée d'innombrables cigarettes. Je ne parvenais pas, dans l'obscurité, à distinguer le texte de ces placards morbides. Le patron, enfoui dans la pénombre de ses bouteilles poussiéreuses, essuyait machinalement un verre avec un torchon incroyablement usé. Le silence était si épais que j'entendais le frottement humide du tissu. Un seul consommateur, immobile, semblait absorbé par les vestiges de mousse qui persistaient sur sa chope vide.
J'étais là, debout, incapable d'articuler le moindre mot, la pluie avait réussi à me tremper et je pataugeais dans une mare qui se répandait autour de mes souliers. Un étrange malaise me paralysait. Ce troquet sinistre me paraissait hors du temps, hors du monde, hors la vie. Aucun des deux personnages n'avait remarqué mon intrusion. Un crissement éraillé, comme le grincement d'un tombeau que le fossoyeur ouvre, déchira le silence, le client solitaire cracha entre ses dents serrées:
- Est-il possible que quelqu'un ait enduré pire souffrance que la mienne?
Un étrange sourire se dessina dans l'ombre du visage du cafetier. La voix qui venait de prononcer ces paroles désespérées n'avait rien d'humain, elle participait d'un autre univers, d'une autre dimension de la réalité. Elle grésillait comme si elle provenait d'un lointain enfer perdu dans d'insondables abîmes. J'étais pétrifié par une terreur qui annihilait ma volonté mais ce murmure d'absolue désolation me frappa avec une puissance si terrible qu'une panique totale m'envahit: je ne sais pas comment je parvins à remuer. J'ouvris violemment la porte et je pris la fuite sans oser me retourner. Je n'arrivais plus à respirer, un poids insupportable m'oppressait et j'avais l'impression d'avoir avalé un énorme morceau de ouate filandreuse. Je réussis enfin à me libérer de cet étau en hurlant à pleins poumons:
- Cette voix, jamais je ne pourrai l'oublier!
L'orage avait cessé mais le ciel demeurait désespérément noir. Quelques passants se figèrent, légèrement surpris en entendant mon cri . Ils me considéraient de cet oeil goguenard que l'on jette aux débris urbains qui soliloquent et se donnent en spectacle dans les rues des grandes villes. Le fait de me faire ainsi remarquer ne me créait aucun embarras, bien au contraire j'avais la chaleureuse et réconfortante impression d'être encore réel après cette parenthèse de l'existence dans laquelle j'avais failli me perdre. Les mouvements de la rue ralentissaient, englués dans la brume qui venait de la mer. J'eus enfin le courage de tourner la tête vers ce bar absurde. Entre les deux immeubles, il n'y avait qu'une étroite bande de vide.
 

 
Rapport 36-42
La mode, en matière d'immobilier, ne se situait plus au niveau des lofts ou des duplex rénovés dans les vieux quartiers, le choix du public branché se portait sur les maisons hantées. Les spectaculaires progrès de la parapsychologie et de la démonologie offraient, en cette fin de siècle, toutes les garanties nécessaires à l'indispensable contrat de confiance qui doit s'établir entre le client et le marchand de biens maudits. Ce fut pour éviter toute escroquerie que fut créé le Bureau de Vérification des Phénomènes Parallèles.
Le B.V.P.P. avait reçu un dossier apparemment complet qui concernait un hôtel particulier du XVIème siècle. Le propriétaire en demandait une coquette somme en arguant du fait que sa demeure présentait toutes les fonctionnalités qu'un amateur de supra-normal pouvait rechercher et qu'elle offrait de plus un confort particulièrement soigné et des facilités de parking qu'il ne fallait pas négliger en ces temps de surabondance de véhicules particuliers. Il produisait de nombreux documents qui tentaient de démontrer que cette demeure, jadis occupée par l'illustre Comte de Saint-Germain, possédait une véritable tradition satanique. Au hasard, parmi la multitude d'archives et d'extraits de presse, on trouvait des articles qui relataient des suicides collectifs, des meurtres sanglants, des messes noires, avec sacrifices humains, perpétrées dans les sous-sols aménagés à cet effet. Il est à noter que les caves possédaient deux cabinets de torture avec instruments d'époque (dont une remarquable Vierge de Nuremberg) ainsi que quelques oubliettes et autres cages. Tout cela était fort banal et ne différait qu'en peu de choses avec la multitude de cas qui étaient proposés à l'attention du Bureau. Un point cependant attirait l'intérêt: le vendeur prétendait que la résidence était le rendez-vous obligé de la crème des démons du Septième Cercle qui venaient prendre un malin plaisir à faire souffrir les âmes des damnés emprisonnés dans ces murs. Des traces ectoplasmiques qui suintaient régulièrement des murailles et une puanteur de soufre qui sourdait des dalles de la cave en étaient les preuves maîtresses (il ne mentionnait que superficiellement les diverses manifestations d'ordre acoustique qu'il avait conservées sur bandes magnétiques, car il savait pertinemment que de tels enregistrements n'avaient aucune recevabilité juridique). Le lieu aurait donc constitué une antichambre de l'Enfer. Certes, tous ces éléments étaient des facteurs favorables à une plus-value conséquente, mais encore fallait-il en vérifier l' exactitude. C'est pourquoi le Bureau mandata ses deux meilleurs enquêteurs qui eurent en charge de produire un rapport circonstancié. Ce procès-verbal serait en mesure d'attester la véracité des phénomènes mentionnés. La consigne prioritaire qui leur avait été donnée était de réunir des indices évidents et, si nécessaire, de faire des prélèvements en vue d'analyses ultérieures. Le Bureau ne pouvait délivrer son Label d'Authenticité qu'après une investigation minutieuse.
Les Vérificateurs Assermentés se rendirent sur place. Pierre Lebruge, que l'on surnommait affectueusement "Le Vieux" et son assistant, Jérôme Schob, qui portait la lourde valise de matériel furent reçus par le maître des lieux qui leur ouvrit la porte puis s'éclipsa en prétextant un rendez-vous urgent. Les deux inspecteurs échangèrent un regard étonné: les postulants avaient généralement pour fâcheuse habitude de rester dans les jambes des enquêteurs et de les abrutir de conseils ou de récriminations geignardes quand ils manipulaient leur bruyant et encombrant matériel de recherche. Celui-ci semblait passablement agité et, en fin de compte, ils n'étaient pas mécontents de se débarrasser de ce gêneur potentiel. Ils préparèrent les compteurs, réglèrent les faisceaux et se dirigèrent vers la cave qui était le lieu focal. En descendant dans l'obscurité un escalier aux marches humides, leurs lampes frontales éclairèrent des traînées gélatineuses qui dégoulinaient des briques. Pierre s'approcha, renifla, grimaça puis s'exclama:
- Ces traces là. On ne me la fait pas, à moi!
Jérôme remarqua cependant que Le Vieux avait rapidement prélevé un échantillon de la gelée dans une boite stérile. Plus ils descendaient , plus l'odeur de soufre devenait insupportable. Arrivés devant la voûte de la cave, ça empestait tellement qu'ils furent obligés de revêtir leurs combinaisons et leurs masques respiratoires. En maugréant, ils branchèrent le système d'enregistrement automatique des données (c'est grâce à lui que l'on a su une partie de la vérité). Ils mirent les pieds dans un caveau circulaire et instantanément tous les cadrans s'affolèrent. Une vibration continue s'amplifiait autour d'eux ils étaient incapables d'en préciser l'origine. Jérôme déglutit et parvint à grommeler à travers son masque:
- Ces grondements, ça ne t'inquiète pas toi?
Pierre Lebruge n'eut pas le loisir de répondre. L'ordinateur central reçut des messages incohérents: l'un d'eux indiquait une chaleur intense, l'autre faisait effet d'une luminosité qui dépassait très largement toutes les mesures admises, une dernière indication permit de constater que le bruit avait atteint un niveau impensable.
L'équipe qui vint récupérer le matériel ne trouva aucune trace des deux enquêteurs; on récupéra leurs combinaisons vides, leur panoplie de chercheurs semblait intacte (en fait tous les instruments avaient été soumis à de telles tensions qu'ils étaient définitivement hors d'usage). L'hypothèse retenue fut la suivante: le champ électrique émis par les détecteurs avait, dans une certaine mesure, altéré la barrière qui sépare les dimensions. Les deux fonctionnaires avaient malgré eux ouvert une Porte de l'Enfer. Officiellement Pierre Lebruge et Jérôme Schob furent portés disparus à la rubrique administrative: "abandon de poste". L'hôtel particulier se vendit, après ce drame, le double du prix demandé. Aujourd'hui les goûts ont passablement évolués, plus personne ne veut acheter ce qui ressemble de près ou de loin à une maison hantée. Le B.V.P.P. a été dissous, seules subsistent de rares archives. Les deux inspecteurs étaient célibataires, l'Etat n'eut aucune pension à verser à une quelconque veuve, il n'eut même pas à se charger des obsèques puisqu'il n'y avait aucun corps à inhumer.