Des mots qui polluent la pensée
Des raccourcis sémantiques massivement employés dans les médias sont, de facto, mal décodés par la doxa.
Pas un jour, par exemple, sans lire ou entendre une affirmation tragique et péremptoire concernant le travail de deuil : ce "concept", que personne ne comprend vraiment mais que tout le monde affiche comme un droit primordial et inaliénable, envahit la sphère sociétale. A ce titre, l'opinion publique réclame des jugements, des condamnations, des indemnisations ou des preuves matérielles qui sont à ses yeux les seuls garants de la réussite de ce fameux "travail " qui permettrait d'accepter la séparation d'avec les défunts. L'homme d'aujourd'hui ne serait donc plus capable d'affronter seul la mort, même celle de l'autre, il conviendrait d'établir des relais collectifs, dépassant largement le domaine familial, qui pallieraient une déficience individuelle.
Mais quid de la réflexion sur l'inéluctable finitude, quid du statut de la mort dans nos civilisations (ces cadavres que nous évitons, que nous cachons et dont nous parlons en termes si flous ...), quid enfin de son historicité ? Rappelons enfin qu'en termes psychanalytiques achever son deuil c'est couper le lien affectif avec l'image fantasmée du disparu, c'est à dire avec un fantôme ...
Un pari pour terminer ce billet : le prochain terme pollueur de la pensé dont tout un chacun se gargarisera dans un futur proche sera "résilience".

Primum sapere deinde philosophare
Ce détournement de la célèbre sentence aristotélicienne constitue un instrument efficace qui remplit souvent son rôle d'indicateur de l'erreur commune. Son champ d'application est parfaitement transposable au niveau des modes pédagogiques.
L'exemple du débat philosophique à l'école primaire illustrera le propos.
Des "goûters philo" aux discussions à visée philosophique (terme employé quand l'enseignant a conscience de la relativité de son objectif ...), il semble de bon ton aujourd'hui de proposer aux enfants de rentrer dans une démarche réflexive ambitieuse leur permettant de "rechercher la sagesse". Il n'est pas question de critiquer l'intention, tout ce qui contribue à améliorer les outils de compréhension du monde est nécessairement profitable, cependant il est nécessaire de revenir modestement (par un jeu de questions parfois laissées sans réponses) sur quelques concepts de la philosophie.
Quels sont les déclencheurs de la pensée philosophique ?
Essayons de décliner quelques pistes :
- les conséquences de la réduction de l'instinct
- la question du sens
- le doute
- l'étonnement
- la conscience de la mort
- la volonté de savoir.
Introduisons une seconde remarque : la philosophie s'appuie manifestement sur une histoire des idées, sur une méthode et sur un travail conceptuel constitué par un corpus de textes. Les ouvrages des philosophes sont incontournables. Qui peut prétendre penser une théorie des affects en faisant l'économie de l'étude de l'Ethique de Spinoza ? Qui peut réfléchir sérieusement sur la démocratie sans avoir fréquenté Rousseau et son Contrat Social ?
Les enfants sont-ils assez matures psychologiquement, affectivement et intellectuellement pour comprendre et intégrer ces enjeux particuliers ?
La philosophie à destination des enfants ne constituerait-elle pas, par conséquent, un genre mineur ?
N'est-ce-pas réduire la portée de la philosophie que de vouloir l'aborder dès l'école élémentaire ?
Existerait-il une philosophie adaptée à l'enfant et une autre réservée à l'adulte ?
Ne risque-t-on pas d'établir de graves confusions sans une maîtrise conceptuelle conséquente ?
Quels seraient alors le statut, le rôle et la formation du maître impliqué dans ce type de démarche avec des élèves de primaire voire même de maternelle ?
Pour conclure, il ne sera sans doute pas inutile de rappeler que la progressivité dans toute démarche d'apprentissage est un instrument toujours pertinent.