Hygiène du philosophe
Une pratique quotidienne de la philosophie appliquée n'est pas une ascèse fastidieuse mais bel et bien une joyeuse récréation. Le gai-savoir peut alors se comparer à un fusil à double détente, ou à un couteau à double tranchant. Traquer le non-sens, discerner les contradictions cachées dans les brumes des illusions et des faux-semblants, c'est se livrer à un exercice passionnant et beaucoup moins sanglant que la chasse traditionnelle. Le gibier n'en est pas moins coriace et souvent bien plus difficile à débusquer. L'arme du doute détruit assez facilement les "mensonges d'élevage", les lieux-communs les plus universellement partagés. L'effort est bien plus rude quand les "mensonges sauvages", les nouveaux sophismes, que produit en permanence notre société spectaculaire, se font jour.
Une stratégie efficace pour abattre ces proies rusées : une bonne connaissance des terrains propices à la genèse des illusions (médias, critique littéraire, colloques et autres symposiums universitaires) ainsi que l'infatigable attente à l'affût renforcée par une concentration exercée.
Une dernière remarque : une salle de trophées virtuels c'est, au niveau de l'éthique et de l'esthétique, nettement plus satisfaisant que de sinistres empaillages de taxidermistes.


Le désir de la médiocrité
Indiscutablement affligé, dès ses origines, d'un naturel paresseux et frileux, l'homme apprécie fortement de végéter dans l'humus de la médiocrité. La recherche de la satisfaction immédiate des ses désirs le pousse à s'agréger non pas à des communautés mais à des lieux communs. Ce sentiment de ressemblance avec le plus grand nombre semble plus confortable, moins douloureux, que la conscience de la différence.
Cependant pour certains d'entre nous cette inclinaison ne représente que l'appel du gouffre, la descente abyssale vers l'enfer du quotidien. Le bavardage du monde étourdit et, paradoxalement, rassure celui qui s'y noie, il inquiète et donne le vertige à celui qui l'observe.
Il suffit en effet d'un simple pas de côté pour appréhender la phénoménale dimension d'absurdité que véhiculent parfois nos usages, nos règles non dites, nos coutumes et nos lois.
Cette prise de conscience, souvent individuelle, peut à certains moments se radicaliser en se crispant dans un attitude misanthropique teintée de nihilisme.
Convenons que s'il n'est peut-être pas fondamentalement utile de décliner ad nauseam des théories radicalement réprobatrices, il paraît en revanche judicieux d'exercer en permanence son esprit critique pour décrypter les signes du chaos et y chercher modestement un semblant d'ordre et de sens.