Eloge de l'intertextualité
Les pensées et leurs expressions ne peuvent être marquées du "droit de reproduction interdite". L'idée n'est réduite à une marchandise labellisée que dans les officines de la société spectaculaire que sont les agences de communication et de publicité. La cueillette (un terme bien plus élégant que celui de pillage) dans les champs de la création spirituelle devrait être encouragée alors qu'elle est condamnée par une morale marchande de la propriété intellectuelle. Alors ne nous privons pas, copions et collons mais essayons de pratiquer ces copier-coller avec un effort de finesse et de raffinement. Paraphrases, pastiches, détournements et autres fausses citations sont des glissements sémantiques parfaitement honorables, dans un objectif de joyeuse désacralisation. Mettre, par exemple, un texte dans tous ses états, le retourner dans tous les sens, le déconstruire pour le reconstruire bien évidemment autrement, voilà un jeu divertissant et qui offre en outre l'avantage de permettre une fréquentation rapprochée de la littérature. Les Dadaïstes, les Surréalistes, Les membres de l'OULIPO, du Collège de Pataphysique ou de l'Internationale Situationniste ont pratiqué avec un bonheur certain ces techniques de dérivations créatives. Soyons enfin persuadés que ces métamorphoses extérieures, bien loin d'enlever quoi que ce soit à l'oeuvre originelle, lui donnent des dimensions nouvelles et un supplément de vie.
Prudence cependant, comme tous les jeux, celui-ci n'est pas exempt d'ambiguïté : qui sait ce qu'on peut trouver au détour d'une phrase détournée ?

Archéologies du sens
L'étymologie permet d'offrir des éclairages particulièrement intéressants sur l'origine et l'évolution d'un concept. L'histoire du mot "travail" illustrera ce propos.
Sa genèse est inscrite dans le mot latin
tripalium, un pal à trois pieux, un instrument de supplice en apparence parfaitement redoutable (il est amusant de noter que de tripalium dérive directement le terme agricole de "travail" désignant l'outil de contention familier aux éleveurs). Le dictionnaire nous rappelle pertinement l'étrange croisement étymologique avec trabicula, petite travée, poutre, désignant un chevalet de torture (trabiculare signifie travailler au sens de faire souffrir, autrement dit : torturer). Ainsi donc deux mots désignant des instruments dévolus à la douleur sont à la racine de l'idée du labeur. Gageons que beaucoup de nos contemporains ont l'intuition que leurs activités rémunérées ne s'apparentent pas vraiment à une sinécure (l'expression "se tuer au travail" est dans ce sens exemplaire), le regard du philologue se gardera bien, nous l'avons vu, de démentir leurs soupçons légitimes.
Un dernier clin d'oeil sur ces étranges renversements de valeurs que subissent les idées et les mots : de nos jours le travail est généralement considérée comme une activité noble et émancipatrice alors que l'oisiveté est appréhendée avec une très forte suspicion de paresse stérile. Cicéron, dans la sagesse de son temps, pensait qu'un homme libre (opposé à l'homme asservi :
"Quiconque échange son labeur contre de l'argent se vend lui-même, donc se place lui-même dans les rangs des esclaves.") devait consacrer les trois-quarts de ses heures de veille aux loisirs et qu'il ne devait désirer qu'une chose : le repos (otium), c'est-à-dire l'absence de guerres et de lutte, le refus du pouvoir excessif dans le respect des droits de tous.
Voici d'excellentes suggestions à méditer ... le temps d'une sieste.