Archétypes de l'imaginaire
Certains "livres pour enfants" ont un pouvoir bien plus puissant que ne laisserait supposer leur place dans la classification des bibliothèques.
Le révérend Dodgson, implacable logicien, devait parfaitement avoir conscience que les aventures d'Alice possédaient une dimension largement supérieure à celle des comptines de garderies (nursery rhymes). Lewis Carroll, son hétéronyme en littérature, inspiré par la jeune Alice Liddell, transporte avec une poétique allégresse sa candide héroïne, et ses lecteurs partiellement abasourdis, au pays des merveilles, puis de l'autre côté du miroir, c'est à dire dans un territoire définitivement fantastique, un paysage onirique décalé, au-delà des apparences immédiatement sensibles.
Les aventures narrées dans ces univers parallèles ont un double objectif quasi initiatique, le premier consiste à nous prévenir que la réalité est polymorphe et essentiellement paradoxale. Le second, dérivé, nous engage à considérer le non-sens implicite et explicite des situations imaginaires comme le reflet de l'absurdité de nos comportements réels. L'étrange cérémonie du thé chez les fous n'est-elle pas la décalcomanie burlesque de certaines règles sociales et protocolaires, tout aussi grotesques mais acceptées sans aucun discernement critique, tant elles sont inscrites dans l'habitude ? Suivons donc passionnément les étapes rituelles de ces joyeux voyages en marge d'une matérialité quotidienne, chaque épisode sera l'occasion de changer opportunément les règles du jeu de nos perceptions en adoptant des points de vue inédits. Piochons, par exemple, un paradigme dans l'épisode narratif que nous avons indiqué et interrogeons-nous sur cet amusant dialogue qui pourrait entraîner l'ingénue Alice dans un périlleux tourbillon dialectique et linguistique :
– Prends donc un peu plus de thé, lui dit le Lièvre de Mars le plus sérieusement du monde.
– Je n'ai encore rien pris, répondit-elle d'un ton offensé. Je ne peux pas prendre quelque chose de plus.
– Tu veux dire que tu ne peux pas prendre quelque chose de moins, fit observer le Chapelier ; mais il est très facile de prendre plus que rien
.

Pratique de l'autodérision
Savoir se moquer de soi-même, c'est d'abord faire un pas de côté qui permet d'examiner avec une certaine impertinence (qui devient très vite efficiente et pertinente ...) sa place dans le monde.
C'est ensuite une distanciation joyeuse qui aide à supporter, avec un recul salutaire, les aspects tragiques ou simplement marqués du sceau de l'ennui qui tissent l'étoffe de l'existence.
C'est enfin une condition nécessaire au rapprochement avec les autres hommes ainsi que la permission morale d'user de l'ironie face à leurs comportements qualifiés de critiquables. Je ne peux railler les défauts et les manques que je crois distinguer chez l'autre que si je suis capable de faire preuve de moquerie au regard de mes propres travers constatés.
L'humour est une véritable alternative à la mélancolie et se révèle bien plus ludique à manier que le ressentiment sombre et négatif qui embrume trop souvent le cours de nos vies. Affirmons ce principe inlassablement : le sourire est toujours préférable aux grimaces de la douleur.

Marchés de l'art
Que l'art ait un rapport étroit avec l'argent et le pouvoir, personne, au regard de l'histoire, ne peut en douter. Cependant nous assistons aujourd'hui à un phénomène de récupération des productions culturelles par la société marchande qui induit des effets secondaires pervers et particulièrement dangereux.
Les productions artistiques n'ont pas l'unique vocation de demeurer des artefacts décoratifs, elles participent d'une tentative d'appréhension du monde, d'une volonté de médiation entre l'individu et l'univers qu'il habite. L'être humain ne crée pas uniquement dans un but utilitaire et mercantile, son objectif se situe aussi dans la révélation des paysages intérieurs qui le hantent ou l'émerveillent ainsi que dans l'interprétation sublimée des signes sensibles qu'il perçoit et restitue dans ses (re)formulations personnelles.
La publicité par exemple dénature cette fonction originelle en la réduisant à une illustration banalisée d'un désir formaté de consommation objectale. Quand une agence de communication associe à une automobile une chanson de lutte qui critique explicitement les outrances et les outrages des économies libérales (The Magnificent Seven, The Clash, Sandinista), elle ne trompe pas le consommateur potentiel sur la voiture à vendre, elle ment sur le sens même de la création musicale qu'elle utilise sans la moindre vergogne.
Et que surtout aucun tartuffe ne vienne évoquer une quelconque dimension pédagogique résidant dans la diffusion de masse d'une oeuvre d'art, ce que la société marchande cherche à toucher ce n'est pas le sens esthétique du plus grand nombre, ce sont des dividendes.