Vision borgne
Le récent tollé général, provoqué par les "erreurs" budgétaires d'un ministre indélicat ou particulièrement maladroit, s'inscrit dans une perspective qui mérite analyse et réflexion. L'opinion publique ne supporte manifestement plus les privilèges personnels que s'arrogent certains hauts fonctionnaires, à fortiori si ces édiles sont en charge des finances de l'Etat et si les dépenses sont engagées au titre unique d'un confort personnel. Il paraît en effet inacceptable que l'institution qui exige des citoyens des efforts de gestion sévères ne soit pas capable d'appliquer ces contraintes dans son propre territoire. La dénonciation du gaspillage des deniers publics est une réaction saine, il est cependant regrettable que cette prise de conscience ne s'accompagne pas d'une critique plus globale des autres absurdités "économiques".
Comment en effet justifier, au regard de la morale et de la raison, les salaires exorbitants que perçoivent certains acteurs de la sphère spectaculaire ? Le présentateur de journaux télévisés, homme-tronc à ce point éloigné du véritable métier de journaliste que son outil n'est plus le stylo-plume mais un prompteur mécanique laissant défiler la litanie des nouvelles non analysées, perçoit des émoluments largement supérieurs à ceux versés aux reporters de terrain qui produisent, par leur travail d'investigation, la matière même de l'actualité. Et que dire de ces sportifs "de haut niveau", dont le seul effort consiste à courir après un ballon et à simuler des douleurs théâtralement effroyables et des joies particulièrement intenses et démonstratives quand la dite balle pénètre les filets et qui se retrouvent couverts d'or pour le simple fait de participer à un jeu, en l'occurrence une occupation non nécessaire ?
Déclinons ce concept de valeur injustifiée du particulier au général : comment une société peut-elle supporter que des salariés actifs et productifs subissent à eux seuls les rigueurs d'une gestion uniquement basée sur le profit (salaires plafonnés, diminution du pouvoir d'achat, flexibilité du temps de travail, menaces de délocalisations, de suppressions d'emplois, etc.) alors que les entreprises qui les emploient engrangent des bénéfices considérables qu'elles ne redistribuent qu'à leurs actionnaires, principalement représentés par des rentiers dont l'unique activité réside dans le fait de siéger dans le confortable fauteuil d'un conseil d'administration ?
Ces quelques exemples illustrent les contradictions inhérentes à nos organisations sociales, ne nous lassons pas d'en faire le procès permanent dans la recherche d'une plus grande équité mais n'oublions pas que si la justice est parfois aveugle, l'éthique ne saurait en aucun cas être borgne.

Nécessité de la pause

Toute entreprise humaine devrait être en capacité de ménager des interruptions volontaires dans la réalisation de ses projets.
Les phases de latence sont indispensables à l'évaluation des progrès. Ces décrochages ne sont en rien artificiels, ils sont, en fait, plus proches des modèles observables dans l'espace du réel. Les fractures stratégiques dans la progression seront sans doute le moyen le plus efficient pour combattre la dérive du syndrome de la créature de Frankenstein.
Les réalisations qui dérapent d'une logique prévue et trop rigidement structurée sont légions et parfois les conséquences de ces déviances peuvent se révéler redoutables ou dramatiques. Pour éviter que la machine-système s'emballe et échappe aux commandes du pilote et aux intentions de ses concepteurs il n'est pas inutile d'introduire des syncopes, des ruptures de cadences et même parfois des silences.
Gardons en mémoire ce paradoxe permanent : tout ordre est générateur de chaos, empêcher l'émergence de l'entropie relève de l'illusion mais prévoir de la contraindre et tenter de la réguler dans l'objectif de parvenir à un équilibre harmonique se rapproche manifestement plus étroitement du principe de réalité, varions donc les rythmes pour adapter notre chant à la symphonie du monde.