Danger des simulacres
Quand un système à recours à la pratique répétée du simulacre, il ne peut prétendre qu'à la déréliction progressive de ses lois fondamentales.
Si un Etat, construit sur le principe du pluralisme, organise un débat public, en vue d'une loi de programmation nationale, et s'il ne retient, dans sa proposition finale, qu'un ersatz édulcoré des suggestions exprimées, il ne pourra s'attendre qu'à un sentiment général de rejet, passif ou actif, mais en aucun cas, il n'obtiendra ce vers quoi visait l'objectif de sa consultation, c'est-à-dire l'adhésion ou le consensus.
C'est profondément mépriser les membres d'une communauté que de leur demander leur avis en sachant, par avance, que leurs arguments ne seront en aucun cas retenus s'ils divergent un tant soit peu des présupposés non révélés, mais fondateurs de l'intention des décideurs.
Les citoyens qui se sentent alors manipulés opèrent une dérive sémantique révélatrice de l'échec de la participation : l'entreprise collective glisse progressivement vers la combine favorable aux intérêts des copains et des coquins. La suite de ce discours est malheureusement prévisible, au cri : "Tous pourris !", la foule répond invariablement : "Que vienne le règne du Grand Nettoyeur !"
Poser une question référendaire, à laquelle il ne peut être raisonnablement répondu par une simple affirmation ou négation, participe ainsi de la farce démocratique. Un projet de texte constitutionnel demanderait, par exemple, une longue et patiente campagne de proximité fondée sur le partage d'informations et d'explications pédagogiques exprimées dans un langage compréhensible par le plus grand nombre. Cette démarche exigerait de plus une habitude du débat et une culture partagée de l'implication politique qui s'illustreraient par une prise de conscience collective des intérêts de la Cité. Nos civilisations occidentales sont encore bien loin de cette stase participative citoyenne, le repli identitaire ou la contraction individuelle semblent s'imposer comme des comportements en cours de généralisation. Ce que nous avons discerné dans la mise en place des faux débats, parodies grotesques d'une citoyenneté participative, paraît nous éloigner encore plus de cet objectif d'amélioration des relations sociétales.
Peut-être serait-il temps de comprendre que la caricature de la démocratie ne fait que préparer le lit du totalitarisme.

Le joug de la néoténie
L'homme moderne est à ce point effrayé par l'idée de la disparition qu'il ne se contente pas d'enfermer ses vieillards dans des maisons de retraite et de le laisser mourir, bien loin de son regard apeuré, dans des hôpitaux aseptisés, il mobilise tous ses efforts pour tenter d'effacer les marques pourtant inévitables qui illustrent le passage du temps. Garder l'apparence de la jeunesse est une obsession totalement vaine au regard de la raison mais la vanité est l'essence même de l'humanité et la néoténie n'en est qu'une manifestation remarquable. La ride, le cheveu blanc, l'embonpoint révélateur de la cellulite et le relâchement dermique sont les redoutables ennemis à combattre sans pitié aucune. Et pour ce faire, la pharmacopée cosmétique s'enrichit, au dire des publicitaires, d'armes d'autant plus efficaces qu'elles sont affublées de caractéristiques scientifiques impressionnantes et parfaitement incompréhensibles : liposomes actifs (vésicules artificielles à membrane lipidique, qui renferment une solution aqueuse), alpha ceramides et autres extraits d'ADN végétal, voici des substances dont l'efficacité est censée être mesurable à l'aune de la statistique ("82% des utilisatrices ont constaté des progrès après X semaines d'application quotidienne de notre émulsion raffermissante"). Toutes ces crèmes parfumées auraient-elles le pouvoir du saint chrême ? Non, le constat n'est pas vraiment probant, alors passons au stade supérieur : procédons à quelques injections de toxine botulique et qu'importe si un certain manque d'élasticité cutanée peut paradoxalement faire penser à ce qui est le plus redouté, la rigor mortis. Les résultats ne sont pas encore satisfaisants ? Une dernière solution s'offre à celui ou celle qui se refuse à montrer les signes de l'âge : la chirurgie effacera ces stigmates intolérables, mais là encore le geste du chirurgien est curieusement très proche de celui du thanatopracteur et en définitive l'opération réparatrice semblerait se rapprocher étrangement d'une répétition de l'embaumement.
Et ainsi de singulières momies, morts-vivants sans âge ou hors d'âge, aux physionomies caricaturales et figées, et autres tragiques poupées Barbies de l'horreur plastique se promènent sur les trottoirs des boulevards chics. Dans l'ombre de leurs déambulations mécaniques, on croirait entendre comme un bruit, particulièrement grinçant d'ossements secs, ce n'est que la Mort qui ricane.