Ce soir là, Renaud de Montvezac traînait sa longue carcasse et son incorrigible pessimisme dans les salons poussièreux d’un vieil aristocrate ruiné.
Une récente saisie lui avait enlevé jusqu’à la dernière chaise Louis XV, et le digne hobereau avait été réduit à installer un mobilier qu’il avait fait venir d’une rustique ferme de sa Dordogne natale. Les invités du Duc s’assirent donc sur leurs principes et sur de rudes bancs de bois au vernis usé. L’installation électrique était aussi ancienne que les origines de leur hôte illustre, et comme lui, elle se trouvait dans un état de décrépitude avancée. Les plombs sautèrent, l’assistance fut plongée dans l’obscurité et dans un mutisme embarassé. La lumière revint, accompagnée par un discret soupir de soulagement. Les invités reprirent la conversation et du wiskhy irlandais. De Montvezac qui, en véritable amateur de scotch, n’appréciait que les single malt d’au moins quinze ans d’âge, faisait grise mine devant ce breuvage qu’il jugeait fort commun. Par politesse, il l’avala d’un trait en pensant qu’avant de partir au combat, les Ecossais n’écoutaient que leur courage et leurs cornemuses - ces délicieux instruments à vent aux sonorités si mélodieuses qu’elles savaient dissuader toute lâche velléité de fuite bien mieux qu’une ligne arrière aux fusils pointés. Il se souvint que la fière devise du cinquième Higlander était: "A l’annonce de la bataille, il faut se rendre aux toilettes mais jamais aux ennemis". Il remarqua qu’une hautaine douairière qui avait absorbé une grande quantité de mauvais champagne ne put retenir un bref rot, elle fut secouée d’un irrépressible hoquet et d’un profond sentiment de confusion. Renaud plongeait dans l’ennui des conversations. Il ne gardait de ces bavardages incohérents que des bribes éparses, des vestiges confus, des épaves d’histoires incertaines qui étaient rejetées sur la plage de sa conscience imprécise.